Le 11 août 1956, Jackson Pollock perd le contrôle de sa voiture sur une route de Springs, à Long Island. Il a 44 ans. Soixante-dix ans plus tard, le 1er janvier 2027, ses toiles entrent dans le domaine public en France et dans l’Union européenne. Il y rejoint Emil Nolde, Marie Laurencin et plusieurs autres artistes disparus la même année. Leurs œuvres peuvent désormais être reproduites, publiées ou adaptées sans autorisation ni paiement de droits patrimoniaux.

Mais ce 1er janvier ne libère pas partout les mêmes œuvres. Un même tableau peut devenir libre à Paris et rester protégé à New York, à Barcelone ou à Moscou.

Pourquoi 2027 ?
En Europe, les droits patrimoniaux s’éteignent 70 ans après la mort de l’artiste, à compter du 1er janvier suivant l’année du décès. Les artistes morts en 1956 entrent donc dans le domaine public le 1er janvier 2027. Le droit moral, lui, reste perpétuel en France : il faut toujours citer le nom de l’auteur et respecter l’intégrité de l’œuvre.

Jackson Pollock (1912–1956)

En août 1949, le magazine Life pose la question en titre : Jackson Pollock est-il « le plus grand peintre vivant des États-Unis » ? Depuis 1947, le peintre pose ses toiles au sol, tourne autour et y laisse couler la peinture avec des bâtons, des pinceaux durcis ou directement depuis le pot. Ce sont les fameux drippings. La toile n’a plus de centre ni de haut ni de bas : c’est la composition « all-over », qui fait de lui la figure centrale de l’expressionnisme abstrait américain.

Ses grandes toiles de 1950, comme Autumn Rhythm (Number 30) au Metropolitan Museum of Art ou Number 1, 1950 (Lavender Mist) à la National Gallery of Art de Washington, deviennent librement reproductibles en Europe. Après sa mort, c’est sa veuve, la peintre Lee Krasner, qui gère son œuvre. La Pollock-Krasner Foundation, créée selon ses volontés en 1985, soutient aujourd’hui des artistes.

Jackson Pollock, The Deep, 1953 : grande toile abstraite blanche traversée d'une faille noire, Centre Pompidou
Jackson Pollock, The Deep (La Profondeur), 1953. Peinture sur toile, 220,4 × 150,2 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, AM 1976-1230. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI / Georges Meguerditchian / Dist. GrandPalaisRmn. © Adagp, Paris.

Aux États-Unis, en revanche, le statut des tableaux de Pollock ne se règle pas d’un coup. Le droit américain distingue les œuvres publiées avant 1978, protégées 95 ans après leur publication, et les œuvres jamais publiées, protégées 70 ans après la mort de l’auteur. Seules ces dernières deviennent libres en 2027. Or, pour un tableau, savoir s’il a été « publié » est une question juridique délicate : une exposition ou une vente ne suffisent pas forcément. Il faut donc l’examiner œuvre par œuvre.

Emil Nolde (1867–1956)

Né Hans Emil Hansen dans le Schleswig, à la frontière germano-danoise, il prend le nom de son village natal, Nolde. Brièvement membre de Die Brücke en 1906-1907, il devient l’un des grands noms de l’expressionnisme allemand. On lui doit des aquarelles de fleurs et de marais, des mers démontées et des scènes religieuses aux couleurs saturées.

Son entrée dans le domaine public intervient alors que son image a profondément changé. Pendant des décennies, Nolde a été présenté comme une victime du nazisme : en 1937, plus d’un millier de ses œuvres sont retirées des musées allemands et exposées comme « art dégénéré », et en 1941 le régime lui interdit de peindre. Il réalise alors en secret de petites aquarelles, les « tableaux non peints ». Mais l’ouverture des archives de la Fondation Nolde de Seebüll, à partir de 2013, a confirmé son adhésion au parti nazi dès 1934 et son antisémitisme. En 2019, l’exposition Emil Nolde – Une légende allemande, au Hamburger Bahnhof de Berlin, a rendu ces documents publics. La même année, Angela Merkel a fait retirer de son bureau deux tableaux du peintre.

Jusqu’ici, reproduire Nolde passait par la fondation qui gère son œuvre et sa maison-musée. À partir de 2027, éditeurs et chercheurs peuvent publier ses tableaux sans autorisation, y compris pour en proposer une lecture critique.

Emil Nolde, Soir d'automne, 1924, paysage expressionniste, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid
Emil Nolde, Soir d’automne (Atardecer de otoño), 1924. Huile sur toile, 73 × 100,5 cm. Madrid, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, inv. 690 (1964.9). Provenance : Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid. © Nolde Stiftung Seebüll.

Marie Laurencin (1883–1956)

Marie Laurencin fréquente le Bateau-Lavoir avec Picasso et Braque. Elle partage la vie de Guillaume Apollinaire de 1907 à 1912. Dans Apollinaire et ses amis (1909, Centre Pompidou), elle se représente au milieu du cercle du poète. Elle s’éloigne ensuite du cubisme pour un style très personnel : des figures féminines aux visages ovales, des gris, des roses et des bleus pâles.

Son œuvre ne se limite pas à la peinture. Elle grave, illustre des livres et conçoit en 1924 les décors et les costumes des Biches, ballet des Ballets russes sur une musique de Francis Poulenc. Ce dernier cas montre une limite du domaine public. Les décors et les costumes de Laurencin deviennent libres en 2027. La musique de Poulenc, mort en 1963, reste protégée jusqu’à fin 2033.

Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis, 1909 : portrait de groupe du poète Guillaume Apollinaire et de son cercle, Centre Pompidou
Marie Laurencin, Apollinaire et ses amis (2e version), 1909. Huile sur toile, 130 × 194 cm. Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, AM 1973-3. Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI / Audrey Laurans / Dist. GrandPalaisRmn. © Fondation Foujita / Adagp, Paris.

Ils entrent aussi dans le domaine public

  • Lyonel Feininger (1871–1956), peintre germano-américain, auteur de bandes dessinées pour le Chicago Tribune puis maître au Bauhaus. Sa gravure de la Cathédrale illustre le manifeste de l’école en 1919.
  • Jean Metzinger (1883–1956), peintre et théoricien du cubisme. Son livre Du cubisme (1912), écrit avec Albert Gleizes, devient lui aussi libre en 2027.
  • Alexandre Rodtchenko (1891–1956), photographe, graphiste et figure du constructivisme russe. On lui doit notamment des affiches publicitaires conçues avec le poète Vladimir Maïakovski.
  • Josef Hoffmann (1870–1956), architecte viennois, cofondateur de la Wiener Werkstätte et auteur du palais Stoclet à Bruxelles. Ses meubles et luminaires, réédités jusqu’ici sous licence, entrent dans le domaine public.
  • Filippo de Pisis (1896–1956) et Enrico Prampolini (1894–1956), deux figures de la peinture italienne, l’un proche de la métaphysique, l’autre du futurisme.

Les cas particuliers à connaître

Les œuvres à plusieurs mains. Pour une œuvre de collaboration, le délai de 70 ans court à partir de la mort du dernier coauteur. Du cubisme en donne un exemple : Gleizes est mort en 1953, mais le livre ne devient libre qu’en 2027, avec la disparition de Metzinger. Il en va de même pour les affiches de Rodtchenko et Maïakovski, mort en 1930.

Les prorogations de guerre. Le droit français prévoyait des prolongations pour les œuvres publiées avant la fin des deux guerres mondiales (6 ans et 152 jours pour la première, 8 ans et 120 jours pour la seconde). En 2007, la Cour de cassation a jugé qu’elles étaient déjà comprises dans la durée de 70 ans. Elles ne changent donc rien pour les artistes morts en 1956. Seule exception notable : les auteurs « morts pour la France », dont la protection peut être prolongée de trente ans. Saint-Exupéry, disparu en 1944, n’entrera ainsi dans le domaine public français qu’en 2033.

Et ailleurs ?

Même au sein de l’Union européenne, la règle n’est pas uniforme. L’Espagne applique encore une durée de 80 ans aux auteurs morts avant décembre 1987. L’architecte catalan Josep Puig i Cadafalch, mort à Barcelone en décembre 1956 et auteur de la Casa Amatller et de la Casa de les Punxes, devient libre en France en 2027, mais pas en Espagne avant 2037.

En Russie, la loi prévoit quatre ans de protection supplémentaires pour les auteurs qui ont combattu ou travaillé pendant la guerre de 1941-1945, ce qui pourrait repousser l’échéance pour Rodtchenko. À l’inverse, dans les pays qui appliquent une durée de 50 ans après la mort, en Afrique et en Asie notamment, les artistes morts en 1956 sont libres depuis 2007.

Comme l’expliquait notre article sur le domaine public 2026, les États-Unis comptent à partir de la publication de l’œuvre. Le 1er janvier 2027, ce sont donc les œuvres publiées en 1931 qui deviennent libres outre-Atlantique : les films Frankenstein et Dracula, les dessins animés de Mickey de cette année-là, …

Sur le même sujet : Domaine public 2026 : les peintres désormais libres de droits ; Matisse, Kahlo, Derain : entrés dans le domaine public en 2025

Image à la une : Jackson Pollock, Ocean Greyness, 1953. Huile sur toile, 146,7 × 229 cm. New York, Solomon R. Guggenheim Museum, 54.1408. © Pollock-Krasner Foundation / Artists Rights Society (ARS), New York.


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