La Fondazione Perugia a présenté, le 11 décembre dernier au Palazzo Baldeschi, l’une de ses acquisitions les plus significatives de ces dernières années : un diptyque attribué à Pietro Perugino, composé d’un Christ couronné d’épines et d’une Vierge. L’ensemble, acquis lors d’une vente organisée par Dorotheum à Vienne le 22 octobre 2024, a été adjugé 842 799 euros (frais inclus), dépassant son estimation fixée entre 600 000 et 800 000 euros. Longtemps conservées dans des collections privées en Angleterre puis en Suisse, ces œuvres rejoignent désormais le patrimoine public ombrien.

Pietro Perugino (Pietro Vannucci, v. 1450–1523), Le Christ couronné d’épines ; La Vierge, v. 1494–1495. Huile sur bois (diptyque). Chaque panneau : env. 33,5 × 27,5 cm
Collections : Fondazione Perugia, Palazzo Baldeschi, Pérouse
© Fondazione Perugia

Une paire intime et exceptionnelle

De petit format (environ 33,5 × 27,5 cm chacun), les deux panneaux peints à l’huile sur bois formaient à l’origine un diptyque portatif destiné à la dévotion privée. Reliés par des charnières aujourd’hui partiellement conservées, ils sont encore protégés au revers par un cuir brun estampé et doré, évoquant la couverture d’un manuscrit liturgique. Ce dispositif, rarissime, témoigne d’un objet conçu pour être manipulé, transporté et refermé, à la frontière entre peinture et artefact dévotionnel.

L’iconographie associe deux figures méditatives : le Christ souffrant, isolé sur fond sombre, et la Vierge au regard baissé. Une mise en regard qui invite à une lecture silencieuse et introspective, caractéristique de la spiritualité de la fin du XVe siècle.

Le Pérugin et l’horizon vénitien

Si l’attribution au Pérugin a suscité, au fil du temps, des discussions nourries, elle est aujourd’hui largement soutenue par un corpus critique solide. Plusieurs spécialistes, dont Vittoria Garibaldi, situent ces panneaux dans les années 1490, au moment du séjour vénitien de l’artiste. Documenté à Venise en 1494, Perugino y reçoit la commande prestigieuse, bien que restée inachevée, de la décoration de la Sala del Gran Consiglio du Palais des Doges.

Le Christ couronné d’épines révèle ainsi des affinités évidentes avec la culture picturale vénitienne : profondeur du fond sombre, intensité psychologique du visage, traitement précis de la chevelure, rappelant certaines œuvres d’Antonello da Messina. La Vierge, quant à elle, peut être rapprochée des figures féminines peintes par le maître autour de 1495, notamment par la douceur du modelé, les paupières mi-closes et les carnations délicatement rosées.

Une provenance ancienne, longtemps discrète

L’histoire ancienne du diptyque demeure partiellement lacunaire, mais un inventaire florentin daté de 1703 mentionne, dans la collection du docteur Cosimo Bordoni, « deux tableaux compagnons du Pérugin : la Madone et Jésus ». Cette mention, relayée par les chercheurs, constitue un jalon précieux dans la reconstitution de la provenance. Des indices matériels (sceaux au motif du faucon et ornements métalliques pouvant évoquer la fleur de lys) suggèrent un possible ancrage toscan, avant une circulation ultérieure sur le marché européen.

Au cours des dernières décennies, l’œuvre a été régulièrement exposée : à Campione d’Italia en 2011, au musée Jacquemart-André à Paris en 2014, puis à Pérouse en 2023, contribuant à sa reconnaissance progressive au sein du corpus du maître.

Une récente campagne d’analyses scientifiques non invasives est venue renforcer l’attribution. Les panneaux, exceptionnellement fins (environ 7 mm), sont peints avec des glacis très transparents, selon une technique cohérente avec les premières grandes expérimentations de la peinture à l’huile en Italie centrale. La palette identifiée (blanc de plomb, vermillon, terres naturelles, pigments à base de cuivre et noir de carbone) correspond à celle employée par Perugino dans ses œuvres de maturité.

L’imagerie infrarouge révèle un dessin sous-jacent extrêmement discret, suggérant une exécution assurée, avec très peu de repentirs. Quelques restaurations anciennes et modernes ont été relevées, sans altérer la lisibilité ni la qualité d’ensemble de la peinture.

Retour en Ombrie

En intégrant les collections de la Fondazione Perugia, ce diptyque s’inscrit dans une politique de longue haleine visant à préserver et enrichir le patrimoine ombrien lié à Pietro Vannucci, figure emblématique de Pérouse. Après l’acquisition, en 1987, d’une Vierge à l’Enfant avec deux chérubins et celle, en 2017, d’un Saint Jérôme pénitent, l’entrée de ces deux panneaux vient compléter un ensemble désormais cohérent.

Plus qu’un simple fait de marché, cette acquisition marque le retour à l’espace public d’un objet intime, longtemps demeuré dans la confidentialité des collections privées, et offre un nouvel éclairage sur la production tardive du Pérugin, à la croisée de l’Ombrie et de Venise.

Image en UNE : Pietro Perugino (Pietro Vannucci, v. 1450–1523), Le Christ couronné d’épines ; La Vierge, v. 1494–1495. © Quotidiano Dell Umbria


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