Une toile cataloguée « École lombarde, XVIIe siècle », estimée entre 2 000 et 3 000 euros, a été adjugée 400 000 euros lors d’une vente d’art ancien chez Pandolfini à Florence. Le nom de Nicolas Poussin circule depuis la fin de la vente. Enquête sur une affaire qui pourrait recomposer un corpus longtemps inachevé.


Il y a des vacations qui se déroulent selon le programme prévu, et d’autres qui dérapent magnifiquement. La vente d’art ancien organisée récemment par la maison florentine Pandolfini appartient à la seconde catégorie. Parmi les lots proposés le 15 avril dernier figurait une scène de bataille, présentée sans cadre et encrassée par des vernis oxydés. Le catalogue l’avait classée sobrement sous l’étiquette « École lombarde du XVIIe siècle ». L’estimation, prudente, tablait sur 2 000 à 3 000 euros.

Ce qui s’est passé ensuite relève de la petite mécanique imprévisible qui fait le sel du marché de l’art ancien : plusieurs acheteurs, visiblement convaincus de tenir quelque chose d’autrement plus précieux, se sont engagés dans une joute d’enchères dont l’issue a stupéfait la salle. La toile a été adjugée à 400 000 euros, soit plus de cent trente fois son estimation haute. Dès la chute du marteau, les spéculations ont commencé. Et un nom, plus que tout autre, s’est imposé sur les réseaux sociaux : Nicolas Poussin.

Scène de bataille. Huile sur toile. 100 x 137 cm. Crédits photographiques : Pandolfini, Florence. Prix marteau : 400,000 euros.

Poussin à Rome, les premières années et les batailles bibliques

Pour comprendre pourquoi cette attribution a immédiatement semblé plausible à certains experts, il faut revenir aux débuts romains de Poussin. Le peintre normand quitte la France en 1624 et s’installe à Rome, où il est rapidement introduit dans les cercles des grands mécènes : le cardinal Francesco Barberini, Cassiano dal Pozzo, Marcello Sacchetti. C’est dans ce contexte fertile, mais aussi précaire, qu’il exécute ses premières grandes compositions italiennes.

pandolfini poussin

Barberini lui commande sans doute La Destruction du temple de Jérusalem, mais il part dès mars 1625 en ambassade en France puis en Espagne, laissant Poussin momentanément sans protecteur. C’est précisément durant cette période d’entre-deux, entre 1625 et 1626, que Poussin peint les batailles bibliques qui constituent aujourd’hui le cœur du débat.

Bellori mentionne deux scènes de bataille exécutées durant l’absence du cardinal Francesco Barberini de Rome, entre mars 1625 et octobre 1626. Ces deux toiles, La Bataille des Israélites contre les Amorites (musée Pouchkine, Moscou) et La Bataille de Josué contre les Amalécites (musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg), forment un pendant d’une cohérence stylistique et dimensionnelle remarquable : les deux compositions présentent des dimensions similaires, 97,5 × 134 cm chacune, et furent achetées par Catherine II de Russie avant 1774.

À ces deux pièces s’ajoute une troisième, conservée à la Pinacothèque du Vatican : La Victoire de Gédéon sur les Madianites, datée elle aussi de 1625 et de dimensions similaires. Cette toile, unique dans l’œuvre de Poussin en ce qu’elle figure une scène nocturne, fut découverte et identifiée comme autographe par Jacques Thuillier, non sans que la critique ait d’abord hésité avant de se rallier à l’attribution.

La toile vendue chez Pandolfini présente des dimensions quasi identiques : 100 × 137 cm. Ce seul fait ne prouve rien, mais il aiguise l’attention.

L’hypothèse d’une série interrompue

Si l’attribution à Poussin se confirmait, la scène de bataille florentine pourrait être le quatrième volet d’un ensemble cohérent, une série consacrée aux grandes victoires militaires de l’Ancien Testament, interrompue ou dispersée dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Ce scénario n’est pas sans précédent dans l’histoire du corpus poussénien : plusieurs ensembles conçus comme des séries ont été démembrés au fil des collections et des ventes successives.

La disposition des compositions offre un indice supplémentaire. Dans les batailles russes et vaticane, les directions des mouvements de figures s’opposent, créant une symétrie d’ensemble caractéristique des pendants et séries que Poussin concevait avec un soin architectonique particulier. Si la toile florentine s’inscrit dans ce dispositif, sa position dans la série (première ou dernière) dépendrait du sujet biblique qu’elle représente, que les spécialistes n’ont pas encore formellement identifié.

Des attributions concurrentes

L’enthousiasme pour Poussin ne fait pas l’unanimité. Plusieurs voix dissidentes, s’exprimant sur les réseaux sociaux et dans des cercles spécialisés, ont avancé d’autres noms.

Andrea Di Lione est l’un des premiers cités. Ce peintre napolitain du XVIIe siècle, spécialiste des scènes de bataille, est précisément l’un des artistes avec lesquels les œuvres de Poussin ont été historiquement confondues. Le musée d’art de San Francisco conserve ainsi une œuvre longtemps considérée comme un Poussin avant d’être réattribuée à Andrea Di Lione. L’histoire des attributions dans ce segment de la peinture baroque rappelle qu’entre un Poussin de jeunesse, un Di Lione talentueux et un Pietro Testa (dit il Lucchesino), la frontière stylistique n’est pas toujours aisée à distinguer.

Pietro Testa constitue la troisième piste. Contemporain de Poussin à Rome, ce Toscan formé dans l’atelier de Pierre de Cortone avant d’en être exclu partage avec le Normand un goût pour les sujets héroïques et les compositions denses. Leurs univers se croisent suffisamment pour que des confusions soient possibles, même si le traitement de la lumière et la facture de l’un et de l’autre diffèrent sensiblement pour un regard averti.

Le verdict des experts, seul arbitre

La conclusion appartient désormais aux spécialistes. Analyses pigmentaires, radiographies, examen des matériaux supports, étude de la provenance et confrontation avec le catalogue raisonné de Poussin, c’est par cet arsenal méthodologique que l’affaire sera ou ne sera pas résolue.

Le marché, lui, a déjà rendu son verdict provisoire : 400 000 euros pour une toile à 2 000 euros d’estimation.

Ce n’est pas la première fois que Pandolfini crée la surprise. En octobre 2025, une Sainte Catherine d’Alexandrie cataloguée « École française du XVIIIe siècle » et estimée entre 20 000 et 30 000 euros avait été adjugée plus de 500 000 euros — une envolée aussitôt associée au nom de Laurent de La Hyre. [Lire notre article →]

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