Alors que Christopher Nolan livre ce mois-ci sa propre relecture de l’épopée homérique, retour sur la longue passion pour l’Odyssée des peintres, des fresques romaines du Ier siècle avant notre ère jusqu’aux grandes machines victoriennes de Turner, Waterhouse et Draper.


La sortie, le 17 juillet, du très attendu Odyssey de Christopher Nolan, porté par Matt Damon en Ulysse et tourné intégralement en IMAX 70 mm, remet sur le devant de la scène un texte que la peinture n’a en réalité jamais cessé d’illustrer. Bien avant les studios Universal, l’épopée d’Homère avait déjà fourni aux artistes l’un de leurs répertoires narratifs les plus féconds, du décor domestique romain aux grandes salles d’exposition victoriennes.

L’Antiquité déjà : les paysages de l’Odyssée du Vatican

Le témoignage pictural le plus ancien et le plus spectaculaire de cette fascination reste la série dite des « Paysages de l’Odyssée », découverte en 1848 lors de fouilles menées sur l’Esquilin, via Graziosa, à Rome. Peints au milieu du Ier siècle avant notre ère, ces quatre grands panneaux de fresque, aujourd’hui conservés aux musées du Vatican, déroulent plusieurs épisodes des chants X à XII de l’Odyssée, dont la rencontre des compagnons d’Ulysse avec la fille du roi des Lestrygons et l’assaut de ce peuple de géants contre la flotte grecque. Ces compositions comptent parmi les rares exemples conservés de paysage narratif romain, un genre qui use de la perspective atmosphérique pour donner à la scène une profondeur saisissante, bien avant la théorisation de la perspective linéaire à la Renaissance.

Paysages de l’Odyssée (cycle de fresques)
Peintre inconnu, art romain
Vers 60-40 av. J.-C.
Fresque, quatre panneaux, chacun d’environ 142 × 292 cm
Musées du Vatican, Bibliothèque apostolique vaticane

Turner et la lumière du triomphe

Il faut attendre le XIXe siècle britannique pour retrouver un traitement pictural d’une ambition comparable. En 1829, William Turner expose Ulysse raillant Polyphème, aujourd’hui à la National Gallery de Londres. Le tableau montre le héros debout sur son navire, brandissant la torche qui a servi à aveugler le cyclope, tandis que le soleil se lève sur une mer embrasée de couleur. Le critique John Ruskin y verra plus tard l’une des toiles centrales de l’œuvre de Turner, tant elle annonce, par le traitement de la lumière et de la couleur, les recherches picturales qui occuperont l’artiste jusqu’à la fin de sa carrière.

Ulysse raillant Polyphème
J. M. W. Turner (1775-1851)
1829
Huile sur toile, 132,5 × 203 cm
National Gallery, Londres (inv. NG508)

Les sirènes, obsession de la fin du siècle

C’est cependant l’épisode des sirènes qui inspirera le plus durablement les peintres de la seconde moitié du XIXe siècle. En 1891, John William Waterhouse présente à la Royal Academy son Ulysse et les sirènes, acquis la même année par la National Gallery of Victoria de Melbourne. Rompant avec l’iconographie des sirènes en femmes-poissons, Waterhouse s’inspire d’un vase grec conservé au British Museum pour leur donner l’apparence d’oiseaux à tête humaine, choix qui surprendra la critique de l’époque. Près de vingt ans plus tard, en 1909, Herbert James Draper reprend le même épisode dans une toile aujourd’hui conservée à la Ferens Art Gallery de Hull, mais dans une veine résolument différente : ses sirènes y prennent la forme de nymphes marines dénudées, inscrivant le tableau dans la tradition victorienne tardive de la femme fatale aquatique, déjà présente chez William Etty.

Ulysse et les sirènes
John William Waterhouse (1849-1917)
1891
Huile sur toile, 100,6 × 202 cm
National Gallery of Victoria, Melbourne (inv. p.90.2-2)

Une iconographie prête à ressurgir

De la fresque domestique romaine à la grande peinture d’exposition victorienne, l’Odyssée n’a cessé de fournir aux artistes un répertoire de figures, le naufrage, la ruse, la tentation, propice à toutes les expérimentations formelles. Le succès annoncé du film de Nolan ne fait donc que réactiver un fonds iconographique déjà solidement installé dans les collections publiques et sur le marché de l’art, où les représentations d’Ulysse, qu’il s’agisse de céramiques antiques ou de peintures du XIXe siècle, n’ont jamais manqué d’amateurs.


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