Dans la nuit du 11 au 12 octobre 2026, un incendie a détruit le marché des Enfants Rouges, plus ancien marché couvert de Paris. Au-delà de l’émotion, retour sur quatre siècles d’histoire d’un lieu né sous Louis XIII, baptisé d’après des orphelins vêtus de rouge et sauvé de la démolition en 1994.
Incendie au marché des Enfants Rouges : ce que l’on sait
L’alerte a été donnée vers 4 h 15, par un simple appel téléphonique. À l’arrivée des sapeurs-pompiers, le feu était déjà pleinement développé au cœur de la halle du 39, rue de Bretagne, dans le Haut-Marais. Cent cinquante pompiers ont été engagés ; l’incendie a été maîtrisé en deux heures environ et n’a fait aucune victime.
Le bilan matériel est en revanche très lourd. Près de 1 000 m² sont partis en fumée, la structure métallique de la halle n’a pas résisté et dix-sept commerces ont été réduits en cendres. L’origine du sinistre reste à ce stade inconnue. Seuls les deux portails en fer, surmontés de l’inscription « Marché des Enfants Rouges », sont demeurés debout, comme un dernier fronton. Ariel Weil, maire de Paris Centre, a d’ores et déjà promis de reconstruire cette institution du quartier.
Si la disparition du marché bouleverse autant Parisiens et visiteurs, c’est que l’on n’a pas perdu une simple halle gourmande : on a perdu l’un des plus anciens lieux de commerce de la capitale encore en activité. Son histoire mérite d’être racontée.
1615 : un marché pour le nouveau Marais de Louis XIII
Au début du XVIIe siècle, le Marais change de visage. Les anciennes cultures maraîchères et les terres des communautés religieuses cèdent la place à des lotissements, tandis que la place Royale, future place des Vosges, attire la noblesse et ses hôtels particuliers. Ce quartier neuf, qui se peuple rapidement, manque d’un lieu d’approvisionnement.
C’est pour y répondre que le roi Louis XIII autorise en 1615 la création d’un marché au nord du quartier, à l’angle de l’actuelle rue de Bretagne. On l’appelle alors tout simplement le « petit marché du Marais ». La date fait débat : l’historien Jacques Hillairet, dans son Dictionnaire historique des rues de Paris, retient 1628. Quelle que soit l’année exacte, le marché des Enfants Rouges s’impose comme le plus ancien marché couvert de Paris toujours en service à la veille de l’incendie.
Pourquoi « Enfants Rouges » ? L’histoire de l’hospice des orphelins
Le nom du marché ne vient pas de ses étals mais de son voisinage. Dans les années 1530, Marguerite de Navarre, sœur de François Ier, fonde à deux pas un hospice destiné à recueillir des orphelins. Ces enfants, souvent nés hors de Paris, sont vêtus d’habits et de capes de drap rouge, la couleur de la charité chrétienne. Les Parisiens les surnomment bientôt les « enfants rouges », et le surnom finit par désigner l’établissement lui-même, puis tout le quartier.
L’hospice ferme en 1772 et ses pensionnaires sont transférés à l’hôpital des Enfants-Trouvés. C’est à la fin du XVIIIe siècle, comme pour en conserver la mémoire, que le petit marché du Marais commence à porter le nom de marché des Enfants Rouges. Pendant plus de deux siècles, l’institution charitable et le lieu de négoce avaient vécu côte à côte : le second a fini par devenir le dernier témoin du premier.
Du XIXe siècle à la Ville de Paris : un marché de quartier
Longtemps propriété privée, le marché traverse le XIXe siècle comme une halle de proximité, où les habitants du Haut-Marais viennent chercher leurs denrées quotidiennes. Le peintre Frédéric Houbron, chroniqueur attentif du Paris populaire, en fixe l’atmosphère dans une vue du Marché des Enfants-Rouges datée de 1908.

En 1912, la Ville de Paris rachète le marché, qui devient notamment un point de vente de lait pour les familles du quartier. Le lieu conserve sa vocation alimentaire tout au long du siècle. En 1982, sa valeur patrimoniale est reconnue par une protection au titre des monuments historiques.
1994 : le marché des Enfants Rouges sauvé du parking
C’est pourtant au moment où il est protégé que le marché manque de disparaître. Dans les années 1990, la halle, très délabrée, ferme ses portes. Un projet municipal envisage de la démolir pour la remplacer par un parking. La riposte est immédiate : commerçants et riverains, parmi lesquels le cinéaste Bertrand Tavernier, se mobilisent, occupent les lieux et vont jusqu’à dormir devant les grilles pour empêcher la destruction.
Le combat est gagné. Le marché fait l’objet de travaux de rénovation qui s’étendent sur six ans et rouvre progressivement à partir de l’an 2000. De nombreux emplacements restent alors vacants : traiteurs et restaurateurs venus du monde entier s’y installent et inventent, aux côtés des primeurs, fromagers et fleuristes, une halle gourmande unique à Paris. Cuisine marocaine, japonaise, libanaise, italienne ou afro-antillaise s’y côtoient sous les mêmes verrières.
Un lieu devenu mondialement célèbre
En un quart de siècle, le marché des Enfants Rouges est devenu une étape incontournable des itinéraires gourmands parisiens et des promenades dans le Marais. En 2026 encore, il figurait à la cinquième place d’un palmarès des meilleurs marchés du monde établi par le magazine Food & Wine. Avec ses trois entrées, rue de Bretagne, rue Charlot et rue des Oiseaux, ses tables serrées et ses files d’attente à l’heure du déjeuner, il incarne une certaine idée du Paris de quartier, à la fois populaire et (très) cosmopolite.
Image en Une : Le Marché des Enfants-Rouges par Eugène Atget, crédit photo BNF





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