Le 2 juillet, à Amboise, la maison Daguerre Val de Loire referme deux longues histoires de famille. Réunie sous le titre « Derniers souvenirs des châteaux de Trégranteur et de la Roussière », la vacation rassemble ce qui restait de ces deux demeures, des pièces d’or thésaurisées aux soieries brodées qui habillaient leurs fenêtres. Une vente de château au sens le plus complet, où chaque lot prolonge la mémoire d’un lieu.


Les deux châteaux que réunit la vente n’ont guère en commun que d’avoir traversé les siècles. En Morbihan, à Guégon, Trégranteur est une élégante construction de style Louis XIV, élevée vers 1750 par l’architecte Hippolyte de Brilhac pour René-Jean Bonin, conseiller au Parlement de Bretagne. Un corps central encadré de deux ailes à pavillons, des fenêtres en arc surbaissé à la clef sculptée, un perron à double révolution et, à l’intérieur, des boiseries Louis XV dont les dessus de portes s’ornent de camaïeux et de scènes champêtres : tout y respire le raffinement d’un siècle.

Plus rude et plus ancienne, la Roussière veille sur les Deux-Sèvres, à Saint-Maixent-de-Beugné. Citée dès le XIVe siècle, saccagée durant les guerres de Religion puis relevée vers 1570, la demeure actuelle, une maison bourgeoise de la fin du XVIIe siècle, repose pour moitié sur des caves voûtées du XIIIe siècle. Sa cour nord se ferme d’un porche flanqué de deux tours inégales, tandis que son jardin à la française abrite un curieux ensemble de fontaines, de bassins et de lavoir, « le Gardou », que l’on dit remonter au XVe ou au XVIe siècle.

L’or en majesté

Comme souvent dans ce type de dispersion, c’est le métal précieux qui tient le haut des estimations. Un ensemble de seize pièces de 20 francs en or, frappées entre 1850 et 1913, est attendu entre 8 000 et 12 000 euros. À ses côtés paraît une tabatière oblongue à charnière, guillochée et rehaussée d’ors de couleurs, sortie en 1780 et 1781 de l’atelier parisien du maître orfèvre Étienne Grégoire Fournier (6 000 à 10 000 euros).

Plus mesurée à l’estimation, mais autrement éloquente, une boîte à thé en argent doré, poinçonnée à Paris en 1773 et 1774, porte les armes d’alliance de Jean Claude Victoire Marie de La Queuille et d’Émilie de Scorraille, mariés au printemps de cette même année (4 000 à 6 000 euros). Derrière l’objet se devine tout un destin. Ancien mousquetaire de la garde du roi, le marquis de La Queuille émigra en 1792, rejoignit à Coblence le conseil privé du comte d’Artois et commanda les compagnies de la noblesse d’Auvergne au sein de l’armée des Princes, avant de rentrer en France à la faveur de l’amnistie de 1802. Rarement une si petite boîte aura contenu autant d’Histoire.

Un Largillierre venu de Trégranteur

Le rendez-vous des amateurs de peinture ancienne tient pour sa part en une toile ovale, un Portrait de Marguerite Titon donné à Nicolas de Largillierre et à son atelier (6 000 à 8 000 euros). Provenant du château de Trégranteur, dans le Morbihan, le tableau reprend une composition dont on connaît d’autres versions, l’une passée chez Tajan puis chez Sotheby’s à New York, l’autre, en buste, conservée au Musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon. Le modèle n’a rien d’anodin : Marguerite Bécaille avait épousé Maximilien Titon, directeur général des manufactures et magasins royaux d’armes sous Louis XIV, et donné le jour à l’écrivain Évrard Titon du Tillet, l’un des amis et des mécènes les plus fidèles du peintre. Le portrait dit ainsi, en creux, la longue proximité de Largillierre et de la famille qui l’employait.

Les soieries énigmatiques du comte de Chambrun

Le morceau le plus romanesque de la vacation est peut-être une tenture. Provenant de l’appartement parisien du comte René de Chambrun, place du Palais-Bourbon, un somptueux meuble d’hiver d’époque Louis XVIII réunit deux paires de rideaux et quatre cantonnières en satin de soie crème, brodés au fil de chenille dans une polychromie éclatante, treillis végétal, rinceaux d’acanthe et fleurs de lys rayonnantes (6 000 à 8 000 euros). Quelques pages d’un magazine des années 1950, jointes au lot, en montrent la réplique tendue aux fenêtres de l’hôtel du comte et attribuent l’ensemble à l’ébéniste Jean-Baptiste Lelarge pour la princesse de Lamballe. L’anachronisme saute aux yeux, mais le raffinement de ce décor aux lys royaux trahit bien une commande de tout premier rang. Faut-il y voir une livraison du Garde-meuble de la Couronne, dans ces années 1817 et 1818 où Lyon tisse et brode pour la cour, dans la continuité ornementale d’un Dugourc ou d’un Saint-Ange ? La question reste ouverte, et c’est aussi ce qui fait le prix de l’objet.

Le mobilier ne manque pas d’allure. Une commode demi-lune d’époque Louis XVI, marquetée d’un trophée de musique et de bouquets fleuris sous un marbre gris de Sainte-Anne, porte la double estampille de Nicolas Petit et de François Reizell, deux ébénistes du faubourg Saint-Antoine, le second fournisseur attitré du prince de Condé pour le Palais-Bourbon et Chantilly (3 000 à 5 000 euros). Sur les murs, une tapisserie d’Aubusson du XVIIe siècle figure Antoine et Cléopâtre au pied d’un palmier, ses angles supérieurs timbrés de la couronne du prince de Galles, indice d’une provenance princière (1 500 à 2 000 euros). Plus inattendu enfin, un vase en grès au sel à décor d’apôtres signé Jules Ziegler rappelle l’aventure de cet élève d’Ingres devenu, au milieu du XIXe siècle, l’un des pionniers de la céramique dans la région de Beauvais (2 000 à 3 000 euros).

La vente « Derniers souvenirs des châteaux de Trégranteur et de la Roussière » sera dispersée par Daguerre Val de Loire le 2 juillet 2026, à 14 heures, à Amboise. De l’or des coffres aux ors des soieries, elle compose le portrait d’un art de vivre d’exception.

Crédits photographiques : Daguerre.


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