Dans l’enceinte du Masjid al-Haram, au cœur du sanctuaire de La Mecque, une longue inscription gravée dans la pierre attire l’attention des historiens. Daté de 1365, ce décret du sultan mamelouk al-Ashraf Shaʿban annonce l’abolition de nombreuses taxes dans la ville sainte. Derrière cette décision se dessine un geste politique majeur, où pouvoir, économie et religion se rejoignent.
Un décret gravé dans le sanctuaire de La Mecque
Dans l’immense enceinte du Masjid al-Haram, la grande mosquée qui entoure la Kaaba, subsistent plusieurs inscriptions historiques liées à l’administration de la ville. Parmi elles figure un texte particulièrement remarquable par sa longueur et par son contenu.
Il s’agit d’un décret mamelouk gravé sur des colonnes du sanctuaire. L’inscription se trouve à proximité de certaines portes du Haram, notamment près du Bab al-Ziyada. Elle apparaît également sous forme de copies près d’autres accès du complexe religieux. Le texte est sculpté en relief dans une écriture naskhi caractéristique de la période mamelouke.

Daté du lundi 3 jumada II de l’année 766 de l’hégire, soit le 26 janvier 1365, ce décret est promulgué au nom du sultan mamelouk al-Ashraf Shaʿban. Le texte annonce une décision spectaculaire. Toutes les taxes prélevées à La Mecque sur la majorité des marchandises et sur les pèlerins doivent être abolies.
Cette inscription constitue aujourd’hui l’un des plus longs décrets mamelouks conservés sur pierre.

La Mecque au XIVe siècle, une ville religieuse et commerciale
Pour comprendre la portée de ce décret, il faut rappeler la place particulière qu’occupe La Mecque dans le monde musulman.
La ville est considérée comme le lieu de naissance du prophète Muhammad et abrite la Kaaba, édifice cubique vers lequel se tournent les musulmans pour la prière. Elle constitue le centre du pèlerinage annuel du Hajj, l’un des cinq piliers de l’islam. Chaque année, des fidèles venus de l’ensemble du monde musulman s’y rendent pour accomplir des rites précis, comme la circumambulation autour de la Kaaba ou le parcours entre les collines de Safa et Marwa.
Le sanctuaire de la ville, appelé Haram, forme un vaste ensemble architectural organisé autour de la Grande Mosquée. On y trouve des cours de prière immenses, plusieurs minarets monumentaux et des portes imposantes. À l’intérieur se situe également le puits de Zamzam, dont l’eau est considérée comme bénie.
Au XIVe siècle, La Mecque n’est pas seulement un centre religieux. Elle représente aussi un carrefour économique important. Les routes caravanières reliant l’Arabie, l’Afrique et l’Asie convergent vers la région. Les marchands apportent des céréales, des épices, des tissus ou encore des produits artisanaux. Les pèlerins eux-mêmes participent à cette activité en achetant nourriture, animaux ou objets religieux.
Cette circulation constante de marchandises et de voyageurs génère des revenus importants grâce à un système de taxes prélevées sur les produits et sur les pèlerins.

Les Mamelouks et la protection des lieux saints
Au moment où ce décret est proclamé, La Mecque se trouve sous l’influence politique des Mamelouks.
Les Mamelouks forment une élite militaire issue à l’origine d’esclaves soldats. Ils prennent le pouvoir en Égypte en 1250 après la chute de la dynastie ayyoubide et établissent leur capitale au Caire. Leur domination s’étend progressivement sur une grande partie du Proche-Orient, y compris le Hedjaz où se trouvent La Mecque et Médine.

Pour les sultans mamelouks, la protection des lieux saints possède une forte valeur symbolique. Elle permet d’affirmer leur légitimité dans l’ensemble du monde musulman. Les souverains financent l’entretien des sanctuaires, assurent la sécurité des routes du pèlerinage et interviennent régulièrement dans l’administration de la ville.
Al-Ashraf Shaʿban règne entre 1363 et 1377. Son accession au trône intervient dans un contexte marqué par des rivalités entre émirs et par des tensions politiques internes. Malgré ces difficultés, son règne s’inscrit dans une période relativement stable pour l’empire mamelouk.
Des taxes contestées à La Mecque
Avant la promulgation du décret, les taxes prélevées dans la ville suscitent de nombreuses critiques.
Les autorités locales, en particulier les chérifs de La Mecque, perçoivent des droits sur les marchandises vendues dans les marchés et sur les pèlerins arrivant dans la région. Ces prélèvements représentent une source essentielle de revenus dans un territoire pauvre en ressources naturelles.
Les sources médiévales évoquent pourtant des abus fréquents. Certains récits racontent que des caravanes furent retenues ou pillées lorsque les présents offerts aux autorités locales étaient jugés insuffisants. D’autres témoignages décrivent des taxes si élevées que leur montant dépassait parfois la valeur des marchandises transportées.
Ces pratiques nourrissent un mécontentement qui touche aussi bien les marchands que les pèlerins.
Le contenu du décret de 1365
Le décret promulgué par al-Ashraf Shaʿban répond directement à cette situation.
Le texte annonce l’abolition des taxes sur une grande variété de produits vendus à La Mecque. La liste mentionne notamment les céréales, les fruits, les légumes, les animaux, les produits alimentaires et de nombreuses marchandises importées.
Les pèlerins arrivant par les routes du Hedjaz ou par le port de Djeddah doivent eux aussi être exemptés de ces prélèvements.
Le décret prévoit toutefois certaines exceptions, notamment pour quelques catégories de marchands et pour le commerce des chevaux. Pour compenser la perte de revenus des autorités locales, une indemnité annuelle doit être versée à l’émir de La Mecque par le trésor du sultan au Caire.
L’inscription insiste sur le caractère durable de la décision. Le texte affirme que cette mesure doit rester en vigueur pour l’avenir et condamne sévèrement toute tentative de rétablir les taxes. Les contrevenants sont menacés de malédictions divines et présentés comme des ennemis de Dieu et du Prophète.
Cette rhétorique religieuse n’est pas exceptionnelle dans les décrets mamelouks. Elle montre comment l’autorité politique s’appuie sur un vocabulaire religieux pour renforcer la légitimité des décisions administratives.
Une décision politique et économique
L’abolition des taxes produit plusieurs effets.
Sur le plan économique, la mesure favorise la circulation des marchandises et rend le commerce plus attractif. Les marchands peuvent vendre leurs produits sans charges fiscales importantes, ce qui facilite l’approvisionnement de la ville.
Pour les habitants et pour les pèlerins, la suppression des taxes entraîne une baisse du prix de nombreux produits essentiels. Les sources médiévales signalent que certains biens étaient auparavant vendus à des prix excessifs en raison des prélèvements fiscaux.
La décision renforce également l’image du sultan comme protecteur des lieux saints. En supprimant des taxes jugées injustes, le souverain se présente comme garant de la justice et défenseur des pèlerins.
Un document précieux pour les historiens
Aujourd’hui, ce décret constitue un témoignage exceptionnel sur l’administration du monde islamique médiéval.
Les inscriptions administratives gravées sur pierre restent relativement rares. La plupart des documents officiels ont disparu ou ne sont connus que par des copies manuscrites. Le décret de La Mecque offre donc une source directe pour comprendre la fiscalité, la politique et la vie économique de la ville au XIVe siècle.
D’autres décrets comparables ont été retrouvés dans différentes régions du Proche-Orient. À Damas ou en Iran, certaines mosquées conservent également des inscriptions annonçant l’abolition de taxes jugées abusives.
Le décret de La Mecque se distingue cependant par sa longueur et par son emplacement. Gravé au cœur du sanctuaire le plus sacré de l’islam, il illustre la volonté des sultans mamelouks d’associer leur pouvoir politique à la gestion du pèlerinage et à la protection des lieux saints.
À travers cette inscription, un texte administratif devient ainsi un véritable monument historique. Il révèle comment, au Moyen Âge, une décision fiscale pouvait transformer l’économie d’une ville sainte tout en affirmant l’autorité d’un souverain à des milliers de kilomètres de distance.






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