Le 10 mars 2026, la maison londonienne Roseberys dispersera plus de 480 lots dans le cadre de sa vente « Old Master, British & European Pictures ». Au sein de cet ensemble consacré aux maîtres anciens et aux écoles européennes, un tableau attire l’attention : un tondo de 95 cm de diamètre figurant une Vierge à l’Enfant, proposé sous l’appellation prudente « After Raphael ». Estimé entre 8 000 et 12 000 livres sterling (avec une mise à prix de 5 500 £), ce lot pourrait cristalliser l’un des débats les plus fascinants de ces dernières années mêlant histoire de l’art et intelligence artificielle.

La question de l’attribution de ce tableau ne date pas d’hier. Déjà au début des années 1990, une thèse universitaire s’interrogeait sur la possibilité que le tondo précède même la Madone Sixtine et puisse avoir servi de modèle. L’hypothèse, très audacieuse, ne tranchait pas définitivement, elle soulignait néanmoins les proximités formelles entre les deux œuvres. Ensuite, au tournant des années 2000, une restauration menée au National Conservation Centre ravive l’intérêt pour la peinture : certains spécialistes évoquent alors un «possible Raphaël». Des analyses spectroscopiques identifient alors la présence de massicot, un pigment jaune à base de plomb largement utilisé avant 1700, ce qui semblait exclure une copie tardive du XIX ème siècle, comme on l’avait parfois suggéré.

D’après Raffaello Sanzio da Urbino (1483–1520), La Madone Sixtine (Tondo de Brécy). Huile sur toile, tondo, diam. 95 cm.
Roseberys, Londres, 10 mars 2026 (8 000 – 12 000 £)
Crédit photo : © de Brécy Trust / Roseberys

Une composition héritée de la Madone Sixtine

Le tableau, connu sous le nom de « Tondo de Brécy », reprend la célèbre composition de la Madone Sixtine peinte vers 1513-1514 par Raffaello Sanzio da Urbino, actuellement conservée à la Gemäldegalerie Alte Meister de Dresde. Là où l’original adopte un format vertical monumental, le Tondo de Brécy concentre la scène dans un cercle parfait, recentrant l’image sur la Vierge et l’Enfant et modifiant subtilement l’équilibre spatial.

Présentée comme une version postérieure et adaptée du chef-d’œuvre, l’œuvre se distingue néanmoins par une qualité d’exécution qui a troublé plus d’un spécialiste. Les modelés délicats, la douceur des transitions chromatiques et la finesse des visages ont nourri, depuis plusieurs décennies, l’idée qu’il ne s’agirait pas d’une simple copie d’atelier tardive, mais d’une composition plus complexe, peut-être ancienne et peut-être liée de près ou de loin à la sphère raphaélesque.

La provenance, partiellement documentée, ajoute une dimension romanesque. L’œuvre aurait appartenu à la reine Henrietta Maria, épouse de Charles Ier, avant d’être confiée à Sir Richard Wynn au XVII ème siècle. Transmise par descendance au sein de la famille Wynne-Eyton, elle est réapparue sur le marché en 1981 lors d’une vente provinciale en Angleterre, cataloguée comme « After Raphael ». Alors acquise par le collectionneur George Lester Winward à l’origine de la Brécy Trust Collection destinée à préserver et étudier un ensemble d’œuvres allant du XVI ème au XIX ème siècle. Après la mort de Winward, le tondo resta dans le giron de la fondation, devenant progressivement l’objet central de ses recherches et publications.

L’intelligence artificielle au cœur du débat

Le débat prit une dimension nouvelle en 2022 lorsque le professeur Hassan Ugail, spécialiste du calcul visuel à l’université de Bradford, appliqua un système d’intelligence artificielle au Tondo de Brécy. Son équipe compara la structure des visages, la texture picturale, les valeurs tonales, la saturation et la gestuelle des coups de pinceau avec un corpus de trente-deux peintures authentifiées de Raphaël. L’algorithme annonça un taux de similarité culminant à 99 % dans certaines analyses globales, et 97 % pour la comparaison directe des visages de la Vierge. Dans leur méthodologie, un score supérieur à 75 % était considéré comme indiquant une identité de main. Les chercheurs en concluaient que les deux œuvres auraient été réalisées par le même artiste, ou à tout le moins à partir des mêmes modèles. L’argument, spectaculaire, fut largement relayé par la presse britannique, qui évoqua la possibilité d’une redécouverte majeure.

L’enthousiasme fut cependant tempéré par d’autres experts. La société suisse Art Recognition, spécialisée dans l’analyse algorithmique des œuvres, rendit une conclusion inverse : selon ses calculs, il existait une forte probabilité que le tondo ne soit pas de la main de Raphaël. Plusieurs historiens de l’art rappelèrent ainsi qu’à la Renaissance comme aux siècles suivants, la copie constituait une pratique courante, notamment pour les compositions les plus célèbres. La Madone Sixtine a été abondamment reproduite, gravée, réinterprétée ; la fidélité d’un visage n’implique pas nécessairement l’intervention du maître lui-même. Certains observateurs soulignent également qu’un artiste comme Raphaël, s’il avait repris son propre modèle, aurait vraisemblablement introduit des variations notables plutôt que de répéter presque à l’identique une figure déjà achevée.

Une vente prudente… à suivre de près

Consciente de cette controverse, Roseberys présente l’œuvre sous la désignation « After Raphael », se conformant ainsi au consensus dominant qui y voit une copie ancienne de grande qualité plutôt qu’un original du maître. L’estimation relativement mesurée reflète cette prudence et place l’œuvre dans une fourchette de marché cohérente pour une copie d’époque indéterminée.

Cette vente illustre ainsi un moment charnière pour le marché des maîtres anciens. Longtemps fondé sur l’autorité des historiens et des catalogues raisonnés, il se voit désormais confronté à des outils technologiques capables de bouleverser les hiérarchies établies. Mais la coexistence de conclusions contradictoires, issues d’algorithmes différents, rappelle que la science des données ne produit pas une vérité unique. Entre expertise stylistique, analyses chimiques et calculs numériques, le Tondo de Brécy demeure suspendu dans une zone grise, à la frontière entre copie et chef-d’œuvre potentiel.

Quoi qu’il en soit, cette adjudication s’annonce comme une vente à suivre de près. Elle ne déterminera pas seulement le prix d’une œuvre unique, elle testera aussi la capacité du marché à intégrer ou à relativiser les conclusions issues de l’intelligence artificielle. 


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