« L’iconographie est l’iconologie rendue interprétative » – Erwin Panofsky

De la description à l’interprétation : penser l’image avec Warburg et Panofsky

« L’histoire de l’art est avant tout une histoire des images. »

Derrière cette affirmation se cache une question fondamentale : comment comprendre une image ? S’agit-il seulement de reconnaître ses motifs, ou bien d’en saisir la signification profonde dans le contexte qui l’a vue naître ? C’est à cette interrogation qu’Erwin Panofsky (1892-1968) tente de répondre en définissant l’iconologie comme un dépassement de l’iconographie. L’une décrit, l’autre interprète. À travers cette distinction, Panofsky ouvre la voie à une véritable histoire culturelle de l’art, dans laquelle l’image n’est plus un simple objet esthétique, mais un symptôme de la pensée d’une époque.

De l’iconographie à l’iconologie : un changement de paradigme

Pour Panofsky, l’iconographie constitue la première étape de l’analyse d’une œuvre : elle consiste à identifier les motifs et les figures représentés (une Vierge, un saint, un mythe antique…). C’est une approche descriptive et érudite, qui repose sur la reconnaissance de signes codifiés.
Mais l’iconologie, selon lui, a pour ambition de dépasser la description pour interpréter les significations profondes que recèle une image. Il s’agit d’expliquer pourquoi certains motifs apparaissent à un moment donné, comment ils traduisent une manière de penser, une vision du monde, une sensibilité collective.

L’iconologie ne se contente pas d’énumérer des symboles : elle vise à comprendre la culture qui les a produits. Elle transforme l’image en document de civilisation. Dans L’œuvre d’art et ses significations, Panofsky montre comment la Renaissance italienne, en redécouvrant l’Antiquité, réinterprète les formes anciennes selon les valeurs humanistes de son temps.

Aby Warburg et la mémoire des formes : l’Atlas Mnémosyne

Avant Panofsky, Aby Warburg (1866-1929) avait déjà ouvert cette voie. À travers son concept de Pathosformel (la « formule du pathos »), il cherchait à repérer dans l’histoire la survivance de certaines expressions visuelles d’émotion : gestes de douleur, de triomphe, de fureur, transmis d’une époque à l’autre. Ces formes, archétypales et mémorielles, expriment la dimension anthropologique de l’image : elles témoignent d’une émotion humaine universelle, réactivée au fil du temps.

Son projet monumental, l’Atlas Mnémosyne (1921-1929), matérialise cette démarche. Composé de 67 planches recouvertes de lin noir, sur lesquelles il épingle photographies, gravures et reproductions d’œuvres, l’Atlas met en scène la migration des formes et des motifs à travers le temps et l’espace.

Crédits : Radio France / L’Atlas Mnémosyne dans la bibliothèque d’Aby Warburg ©Getty – Heritage Images


Warburg y expérimente une pensée visuelle, un dispositif où les images dialoguent entre elles sans texte. Leur agencement fait émerger des réseaux de sens, des filiations, des échos. L’Atlas est à la fois un outil de recherche et une méditation sur la mémoire collective – un véritable ars memoriae moderne.

Cette méthode influence directement Panofsky, qui étudia à l’Institut Warburg de Hambourg. Warburg ouvrait déjà l’histoire de l’art à d’autres disciplines – anthropologie, philosophie, psychologie, philologie –, conférant à l’image une épaisseur culturelle et symbolique que Panofsky systématisera dans sa méthode iconologique.

Où aller voir ce dispositif ?

À l’origine, l’Atlas est indissociable de la bibliothèque fondée par Warburg à Hambourg, conçue comme un laboratoire intellectuel où se croisent histoire de l’art, anthropologie, philosophie et sciences religieuses. Mais le contexte politique bouleverse brutalement ce projet.

En 1933, face à l’arrivée au pouvoir du régime nazi et aux menaces qui pèsent sur les institutions intellectuelles juives, la bibliothèque Warburg est évacuée d’Allemagne. Les livres, les archives, les photographies des panneaux de l’Atlas quittent Hambourg pour être mis à l’abri en Angleterre.

C’est à ce moment que l’ensemble est accueilli à Londres, où il devient le Warburg Institute, aujourd’hui rattaché à l’Université de Londres. Depuis cette date, les matériaux liés à l’Atlas Mnémosyne y sont conservés, étudiés et transmis.

L’image comme document et comme discours

L’histoire de l’art, depuis Warburg et Panofsky, ne se limite plus à la contemplation esthétique : elle devient une science de l’interprétation. L’image est désormais envisagée à la fois comme objet d’étude et comme document historique.
Les tableaux de Jacques-Louis David, par exemple, permettent de comprendre la symbolique politique de la Révolution et de l’Empire. De même, au XXᵉ siècle, les images projetées lors du procès de Nuremberg jouent un rôle juridique inédit : elles témoignent, prouvent, modifient la perception du réel. L’image devient un acte de mémoire et un vecteur de vérité.

Ainsi, l’histoire de l’art rejoint l’histoire des représentations. En cherchant dans les formes les traces d’un imaginaire collectif, elle éclaire non seulement les œuvres, mais aussi l’esprit des sociétés qui les ont produites.

De Warburg à Panofsky, l’histoire de l’art s’est faite science de la mémoire et de l’interprétation. L’Atlas Mnémosyne propose une cartographie sensible des images ; l’iconologie de Panofsky en élabore la théorie.
Toutes deux reposent sur la même conviction : que les images pensent, qu’elles condensent la mémoire, les croyances et les affects des civilisations.


L’iconographie décrit ce que l’on voit.
L’iconologie révèle ce que cela signifie.

C’est dans ce passage de la vue à la pensée, du visible au sens, que se joue toute la puissance herméneutique de l’art.

  • Image de Une : crédits Aby Warburg, Bilderatlas Mnemosyne – The Original, 2020. Installation view from HKW. Photo: Silke Briel / HKW.

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One response to “L’histoire de l’art après l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg, père de l’iconologie”

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