Demandez à n’importe quel visiteur du Louvre à qui l’on doit ce monument : il citera François Ier, peut-être Louis XIV, certainement Napoléon. Personne ne cite Charles V. Et pourtant, c’est ce roi discret, mort en 1380 à quarante-deux ans, qui fut le premier à comprendre ce que le Louvre pouvait devenir, non plus une simple forteresse, mais le visage architectural d’une monarchie qui réinvente son propre rapport au pouvoir.

Il existe une ironie cruelle dans la manière dont l’histoire du Louvre est ordinairement racontée. Le monument commence généralement avec Philippe Auguste qui fait construire la forteresse vers 1200, puis saute directement à François Ier, qui décide en 1528 d’en faire une résidence royale digne de la Renaissance. Entre les deux, cent cinquante ans de silence historiographique. Cent cinquante ans au cours desquels un roi, Charles V, fit pourtant quelque chose de décisif : il transforma une tour de guet en palais vivant, et un palais vivant en siège d’une monarchie réinventée.

Ce saut chronologique s’explique en partie par les destructions. Le Louvre de Charles V a presque entièrement disparu. Les travaux de François Ier, puis de ses successeurs, ont méthodiquement effacé ce que ce roi avait bâti ; à commencer par la Grande Vis, son escalier monumental, détruit en 1639 sous Louis XIII. Ce qui reste : quelques vestiges dans les sous-sols du musée, révélés par les fouilles archéologiques de 1983 à 1989, qui ne donnent qu’une idée partielle d’un chantier qui mobilisa les meilleurs artistes du royaume et coûta au roi près de 55 000 livres.

Un héritage de mauvaise fortune

Pour comprendre l’ampleur de ce que Charles V entreprit, il faut se replacer dans le contexte troublé où il accède au pouvoir. La France sort de la guerre de Cent Ans en lambeaux. La Grande Jacquerie de 1358, révolte populaire qui conduisit les insurgés à s’emparer du Louvre lui-même, a laissé au futur roi un souvenir cuisant. Le palais de la Cité, résidence traditionnelle des Capétiens, est trop exposé, trop vulnérable. Le Louvre, forteresse en retrait, protégée par ses fossés et sa proximité avec la Seine, offre l’emplacement idéal pour qui veut à la fois régner et se protéger.

Charles V et Jeanne de Bourbon. Roi et reine de France. Vers 1365–1380. Pierre calcaire. Paris, Musée du Louvre.

Charles V et Jeanne de Bourbon
Roi et reine de France

Vers 1365–1380
Pierre calcaire

Paris, Musée du Louvre

Mais Charles V ne se contente pas de sécuriser un édifice. Il le repense de fond en comble. Sous la direction de Raymond du Temple, son maître des œuvres et architecte de Notre-Dame de Paris ; la forteresse quadrangulaire de Philippe Auguste se mue en un château de cour : les quatre ailes forment un ensemble continu autour d’une cour centrale, les appartements s’organisent selon une logique nouvelle du cérémonial, les tours changent de vocation. C’est un programme que l’on retrouve dans les grandes résidences contemporaines du bassin méditerranéen, de Castel del Monte en Italie au château de Bellver à Majorque. Charles V inscrit le Louvre dans une modernité architecturale européenne.

Le palais comme langage politique

L’innovation la plus profonde du règne n’est pas architecturale : elle est conceptuelle. Charles V comprend avant tous les autres que le palais n’est plus seulement un abri, c’est le théâtre d’une représentation continue du pouvoir. Chaque pièce est assignée à une fonction précise dans la liturgie royale. Le roi dispose d’une chambre à parer pour recevoir en audience, d’une chambre de retrait pour ses dîners avec les dignitaires étrangers, de deux chambres à coucher : l’une à l’est pour la nuit, l’autre à l’ouest pour le jour. La reine occupe le premier étage selon un ordonnancement identique.

Ce qui fascine dans ce dispositif, c’est son anticipation. On retrouvera exactement la même logique, l’architecture comme mise en scène du pouvoir, dans les grandes résidences royales de l’époque moderne, de Fontainebleau à Versailles. Louis XIV n’inventera pas le cérémonial de cour : il l’héritera d’une tradition dont Charles V est l’un des pères fondateurs. Le Louvre du XIV ème siècle est en ce sens un laboratoire politique autant qu’un chantier architectural.

La Grande Vis incarne à elle seule cette révolution symbolique. Cet escalier monumental — 20 mètres de hauteur, 5 mètres de diamètre, décoré de statues du roi, de la reine et de leurs fils — reliait la grande salle publique du palais directement à la chambre à parer du souverain. Il était le pivot de toute l’étiquette de cour, la frontière matérialisée entre l’espace public et l’espace privé du monarque. Fait révélateur de l’attention portée à cet escalier : pour tailler ses marches aux dimensions exactes imposées par le plan polygonal de sa base, Raymond du Temple fit réemployer des pierres tombales du cimetière des Saints-Innocents. Non par économie, mais parce que ces dalles funéraires correspondaient aux cotes très spécifiques de l’ouvrage. Le Louvre de Charles V se construisait, littéralement, sur les morts.

Intérieur de la Grande Vis imaginé par Viollet le Duc.

La librairie : première empreinte culturelle

Mais l’apport le plus déterminant de Charles V pour l’avenir du Louvre n’est peut-être pas dans ses pierres. En 1367, le roi installe dans la tour de la Fauconnerie sa librairie royale (la première bibliothèque pérenne de la monarchie française). Avec ses 937 volumes inventoriés en 1373, c’est une collection sans équivalent dans l’Europe du temps. Des ouvrages de théologie, de droit, de politique, … dont un quart commandés expressément pour nourrir la réflexion gouvernementale du roi. Charles V fait ainsi du Louvre le premier lieu de savoir de France, avant même d’en faire un lieu d’art.

Le geste est fondateur à plus d’un titre. D’abord parce qu’il inaugure une relation entre le Louvre et la culture qui ne se démentira jamais, de Louis XIV installant des artistes dans les galeries, à la Révolution transformant le palais en musée public en 1793. Ensuite parce que Charles V crée pour sa librairie l’office de conservateur, confié à un certain Gilles Salet, inventant ainsi la figure du conservateur de patrimoine deux siècles avant que le terme n’existe. Lorsqu’il tente en vain, à la mort du roi, d’empêcher la dispersion de la collection par les ducs de Berry et d’Anjou, Salet accomplit un geste d’une modernité troublante : défendre le patrimoine contre les intérêts privés.

Pourquoi Charles V reste invisible dans l’histoire du Louvre

La relative obscurité de Charles V dans la mémoire du Louvre tient à une double malchance. La première est architecturale : le Louvre médiéval a presque entièrement disparu sous les coups des règnes suivants. François Ier, en décidant de « réhabiliter » le monument dans les années 1520, signe en réalité l’arrêt de mort de la bâtisse de Charles V, trop abîmée par l’occupation anglaise de 1420-1436 pour être maintenue telle quelle. La Grande Vis, chef-d’œuvre de Raymond du Temple, disparaît en 1639. Ce qui reste dans les sous-sols du musée ne donne qu’une idée fragmentaire de l’ampleur du projet initial.

La seconde malchance est historiographique : Charles V ne s’inscrit pas dans les grands récits de l’art français. Il précède la Renaissance, cette période charnière à laquelle les historiens accordent traditionnellement la paternité de la modernité. Pourtant, à y regarder de près, les fondements de ce que deviendra le Louvre : lieu de pouvoir, de savoir, puis de culture et d’art, sont tous posés entre 1364 et 1380. Le reste n’est qu’amplification.

Les fouilles archéologiques menées entre 1983 et 1989, lors du grand chantier du Grand Louvre et de la pyramide de Pei, ont mis au jour une partie des vestiges médiévaux aujourd’hui visibles dans les sous-sols du musée. Une réhabilitation tardive, partielle mais qui permet enfin de rendre visible ce que l’histoire avait effacé.

Un roi pour l’éternité d’un monument

Il est tentant de voir dans le parcours du Louvre une longue chaîne d’intentions successives, où chaque règne ajoute son maillon sans vraiment connaître ce que sera l’édifice final. François Ier n’imaginait pas Louis XIV. Louis XIV n’imaginait pas la Révolution. Et la Révolution n’imaginait certainement pas la pyramide de Pei. Pourtant, si l’on cherche le moment où quelqu’un, pour la première fois, conçut le Louvre non plus comme une forteresse mais comme un projet : un projet culturel, politique, symbolique, ce moment se situe en 1364, sous Charles V.

Que le roi sage ait perdu cette paternité dans la mémoire collective est peut-être inévitable : les fondateurs sont souvent invisibles, recouverts par ceux qui bâtissent sur leurs fondations. Mais c’est précisément ce qui rend son histoire fascinante. Le Louvre que des millions de visiteurs arpentent chaque année commence, quelque part entre ses sous-sols médiévaux et les hauteurs de sa pyramide de verre, dans l’imagination d’un roi du XIVe siècle que l’on a presque oublié.


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