Au cœur de la ville du Mans, la cathédrale Saint-Julien offre l’un des exemples les plus singuliers de l’architecture religieuse française, mêlant une nef romane massive à un chœur gothique élancé. Édifiée à partir des années 1060 sous l’épiscopat de l’évêque Hoël et consacrée en 1120, elle conserve en son sein un joyau absolu : la verrière dite de l’Ascension.
Installée aujourd’hui dans la deuxième travée du bas-côté sud (baie n° XVI), cette verrière appartient à la première campagne décorative de l’édifice. Son attribution demeure incertaine, tout comme sa datation précise, généralement située entre 1100 et 1120, parfois étendue jusqu’aux années 1140. Elle est toutefois unanimement reconnue comme le plus ancien vitrail conservé sur son lieu d’origine.
Miraculeusement épargnée par les destructions qui ont affecté la cathédrale – notamment le sac protestant de 1562 – la verrière ne subsiste aujourd’hui que partiellement : deux de ses registres médiévaux ont traversé les siècles. Elle doit sa survie à une histoire complexe de déplacements, de remploi temporaire et de restaurations attentives au fil du temps.
Une composition romane d’une grande lisibilité
La verrière adopte le format caractéristique du vitrail roman : une lancette de plein cintre d’environ 2,30 mètres de haut pour un mètre de large. La composition se déploie en douze panneaux alternant fonds bleus et rouges, selon un principe très répandu dans l’Ouest de la France au XIIᵉ siècle.
Au centre de la scène figure la Vierge, nimbée et couronnée, entourée des douze apôtres, disposés symétriquement par groupes. Tous sont représentés de manière volontairement non individualisée : mêmes vêtements, mêmes traits, mêmes proportions. Cette uniformité n’est pas une faiblesse mais une affirmation théologique : elle exprime l’unité du groupe apostolique et la portée universelle du message chrétien.
Tous les regards convergent vers le haut, là où s’élevait autrefois la figure du Christ, aujourd’hui disparue. La scène ne montre pas l’Assomption de Marie, mais bien l’Ascension du Christ, telle que relatée dans les Actes des Apôtres. La présence de la Vierge, pourtant absente du récit biblique, relève d’un choix symbolique : elle incarne l’Église naissante, dépositaire de la mission confiée aux apôtres.
Une palette vibrante au service du sacré
Malgré une palette volontairement restreinte, le vitrail déploie une richesse chromatique remarquable. Le bleu et le rouge dominent largement, renforcés par des touches de blanc, de jaune et de vert.
Le bleu, souvent associé à la Vierge, évoque le ciel, la paix et la pureté. Le rouge renvoie au sacrifice, à la Passion et à la puissance divine. Le blanc, omniprésent dans les auréoles et certains drapés, symbolise la lumière divine et la résurrection. Le vert, plus discret, évoque l’espérance et la foi.
Ces couleurs contrastées ne prennent pleinement leur sens qu’à travers la lumière naturelle. Dans le vitrail roman, la lumière n’est pas neutre : elle est une manifestation de Dieu lui-même, transformant la lumière physique en lumière spirituelle et animant les figures sacrées.
Le langage du trait : rigueur et subtilité
L’un des aspects les plus fascinants de la verrière de l’Ascension réside dans son dessin. Les contours des figures sont définis par un trait épais, dense, presque graphique, qui structure la composition et assure sa lisibilité à distance. À l’intérieur des silhouettes, des traits plus fins viennent préciser les visages, les drapés, les cheveux, les mains ou les pieds.
Ce double registre du trait – à la fois robuste et délicat – permet de suggérer le volume sans recourir à la perspective. La profondeur est presque absente ; tous les personnages évoluent sur un même plan, selon le principe de l’isocéphalie. Pourtant, l’ensemble ne paraît jamais figé.
Une expressivité corporelle étonnamment moderne
Là où la verrière du Mans se distingue de nombreuses productions romanes contemporaines, c’est dans l’attention portée aux corps et aux gestes. Les proportions sont volontairement déformées : jambes allongées, bustes courts, bras exagérément longs. Cette distorsion sert l’expressivité.
Les apôtres lèvent les mains, croisent les jambes, inclinent leur tête, joignent les paumes ou pointent l’index vers le ciel. Chaque figure possède une attitude propre, tout en participant à un mouvement collectif orienté vers le haut. La scène tout entière semble animée par la montée invisible du Christ.
Cette expressivité, rare à une époque où domine encore une forte hiératisation des figures, confère au vitrail une intensité émotionnelle singulière. Le spectateur est invité à partager l’émotion des apôtres face au départ du Christ : stupeur, tristesse, acceptation, espérance.
Une œuvre charnière dans l’art roman de l’Ouest
Par ses caractéristiques stylistiques, la verrière de l’Ascension s’inscrit pleinement dans la tradition romane de la France de l’Ouest, héritière de l’art byzantin et ottonien. Elle partage de nombreux points communs avec les peintures murales de Saint-Savin-sur-Gartempe ou certaines enluminures du Centre-Ouest, notamment dans le traitement linéaire des corps et la dynamique des gestes.
Mais elle dépasse ces modèles par la cohérence de sa composition et la puissance de son langage visuel. Sans rompre avec les normes romanes, elle en explore les limites et en révèle la maturité. Elle marque ainsi un moment d’aboutissement, voire de « parachèvement », de l’art du vitrail roman avant les grandes mutations gothiques.
Un patrimoine fragile, constamment préservé
L’état de conservation de la verrière est exceptionnel au regard de son ancienneté. Restaurée à plusieurs reprises – notamment en 1900, 1955 et 1978 – elle continue de bénéficier d’une attention constante de la part des maîtres verriers. Seule la tête d’un apôtre du registre supérieur est moderne.
Entre 2004 et 2008, la verrière fut exceptionnellement déposée et exposée au musée du Louvre dans le cadre de l’exposition La France romane, confirmant sa reconnaissance comme œuvre majeure du patrimoine médiéval européen.
Plus qu’un simple vestige du passé, la verrière de l’Ascension de la cathédrale Saint-Julien du Mans est une œuvre fondatrice. Elle synthétise l’esthétique romane dans ce qu’elle a de plus accompli : clarté symbolique, maîtrise technique, expressivité contrôlée et puissance spirituelle.
À travers le jeu du trait, la vibration des couleurs et l’énergie des corps, ce vitrail montre que l’art roman n’est ni figé ni archaïque. Il est un art pleinement vivant, capable d’émouvoir, de transmettre et de transcender le temps. Une leçon de lumière qui, près de neuf siècles plus tard, continue d’irradier la nef mancelle.





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