Pour célébrer le centenaire de l’Exposition internationale des Arts décoratifs de 1925, le Musée des Arts décoratifs déploie une exposition d’une ampleur exceptionnelle : « 1925-2025. Cent ans d’Art déco ». Sur trois niveaux, près d’un millier d’œuvres racontent non seulement la naissance du style Art déco, mais aussi l’évolution de ses formes, ses racines dans les années 1910, ses commanditaires visionnaires et son rayonnement jusqu’à nos jours. Le MAD ne se contente pas de commémorer une esthétique : il en recompose la dynamique interne, montre ses tensions, ses innovations et ce qui en fait, encore aujourd’hui, un langage du luxe et du quotidien.
Les années 1910 : le début
La première partie du parcours s’ouvre sur les années qui précèdent l’Exposition de 1925. Dans des salles baignées d’un rouge vibrant, le musée expose les jalons d’un style en gestation. On retrouve les influences des Ballets russes, les échanges avec le Deutscher Werkbund, les recherches menées autour de la Maison cubiste présentée au Salon d’Automne ou encore les premières propositions du duo Louis Süe / André Mare.
Le musée insiste sur un point essentiel : l’Art déco n’apparaît pas soudainement en 1925. Il résulte d’un mouvement long, où l’on cherche à rompre avec les courbes de l’Art nouveau au profit d’une géométrisation assumée, d’une architecture de la forme et d’un équilibre renouvelé entre décoration et structure.
Les textes de salle le rappellent : ces années voient se multiplier les réflexions sur la lisibilité, l’ornement maîtrisé, les contrastes colorés et la volonté de trouver un « style moderne » proprement français.



L’Art déco au quotidien : entre raffinement et modernité
La section suivante montre comment l’Art déco s’inscrit progressivement dans la vie de tous les jours. Bois précieux, ivoire, galuchat, parchemin ou cuirs laqués témoignent d’un luxe omniprésent, mais aussi d’un souci de rendre la modernité accessible.
Les grands magasins, leurs ateliers et leurs ensembliers jouent un rôle déterminant : ils tentent d’adapter au monde industriel des formes pensées pour le sur-mesure. Ce passage du luxe artisanal à la production plus large, bien que limitée, constitue un des enjeux majeurs du style.
Le public découvre ainsi combien l’Art déco reflète un imaginaire souvent idéalisé des « années folles » : une période que l’on imagine fastueuse, alors que les conditions de l’après-guerre restent difficiles. Le style devient alors un moyen d’imaginer, au sens propre, une autre manière d’habiter et de se projeter dans le monde moderne.
Chez Jacques Doucet : un manifeste de collectionneur
Le MAD offre ensuite l’une des reconstitutions les plus fines du parcours : le studio de Jacques Doucet.
Couturier, mécène, figure mondaine et collectionneur visionnaire, Doucet joue un rôle déterminant dans l’essor du goût Art déco. Conseillé par André Breton pour ses acquisitions d’art moderne, il achète notamment auprès de Picasso les Demoiselles d’Avignon.
Son intérieur de Neuilly, reconstitué en partie ici, est conçu comme un écrin pour les artistes les plus audacieux de l’époque.
On y retrouve :
- les lignes tendues et le mobilier d’Eileen Gray,
- les créations puissantes et sculpturales de Pierre Legrain,
- les pièces raffinées de Marcel Coard,
- des objets où galuchat, parchemin, laque et ivoire dessinent un espace d’une modernité totale.
Dans cette section, l’exposition rappelle quelques vérités fondamentales : l’Art déco n’existe pas sans ses commanditaires, et Jacques Doucet a façonné un style autant qu’il l’a collectionné.

Chez Nelly de Rothschild : l’Art déco comme œuvre totale
Un autre moment fort du parcours rend hommage au décor conçu pour Nelly et Robert de Rothschild dans leur hôtel particulier parisien au début des années 1920.
Clément Mère et Clément Rousseau imaginent pour la baronne un ensemble domestique d’une cohérence absolue :
boiseries élégantes, cuirs embossés, panneaux laqués, galuchat, soieries et mousselines brodées, meubles aux matériaux rares… Tout participe d’un même langage, d’une même vision de l’intérieur comme œuvre totale.
Le plafond du boudoir, peint par Leonetto Cappiello (célèbre affichiste de la période), rappelle l’importance du dialogue entre arts décoratifs et arts plastiques.
À travers cet ensemble, l’exposition souligne l’influence majeure de maisons comme celle des Rothschild dans la création du goût Art déco : ce sont eux qui commandent, orientent et permettent aux artisans de repousser les limites des matières.

L’Orient-Express : voyage au cœur d’un mythe moderniste
La nef du musée accueille le clou de l’exposition : un dialogue spectaculaire entre le train mythique de la Compagnie des wagons-lits et le futur Orient-Express.
1. Le mythe historique
La première partie rassemble des affiches originales, menus, photographies, éléments de boiseries, luminaires, étiquettes de bagages — tout ce qui faisait du voyage Paris–Constantinople un symbole de modernité et de luxe international.
Les affiches sont splendides : silhouettes élancées, architectures stylisées, couleurs franches. Elles témoignent du rôle central de l’Art déco dans l’imaginaire du voyage « grand style ».
2. Le futur train de 2027
Juste à côté, le visiteur découvre les maquettes à taille réelle du train redessiné par Maxime d’Angeac.
Ce dernier réinterprète les codes Art déco — géométries maîtrisées, matériaux nobles, effets de lumière — sans céder à la nostalgie. Le résultat est un manifeste contemporain qui prouve la vitalité intacte du style cent ans après sa naissance.
Cet ensemble monumental, installé dans la nef comme un décor cinématographique, constitue l’une des plus fortes émotions du parcours.



Ce que l’exposition change dans notre vision de l’Art déco
Loin d’une simple rétrospective, l’exposition du MAD propose une véritable relecture du style. Elle met en lumière :
- la lente maturation du mouvement, bien avant 1925 ;
- le rôle déterminant des mécènes (Doucet, Rothschild, Nagelmackers) dans la construction du goût ;
- la circulation permanente entre création de luxe et production courante ;
- l’ancrage de l’Art déco dans la culture du voyage, du mouvement et de la vitesse ;
- la capacité du style à s’adapter — en témoigne le projet contemporain de l’Orient-Express.

En sortant de l’exposition, on ne voit plus l’Art déco comme un style figé des années folles, mais comme un langage vivant, modulable, porté par des enjeux sociaux, économiques et culturels toujours actuels.






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