En 2024, Gatsby s’est imposé comme l’une des comédies musicales les plus attendues de Broadway. Lauréate des Tony Awards pour les meilleurs costumes et distinguée aux Outer Critics Circle Awards pour sa conception scénique exceptionnelle, la production a attiré les spectateurs par son esthétique flamboyante, sa débauche de moyens techniques et la promesse de revivre l’énergie vibrante des Années folles. Après avoir assisté au spectacle au Broadway Theatre, voici mon regard sur cette adaptation ambitieuse, aussi éblouissante que frustrante.

Un triomphe visuel : la scénographie comme moteur du spectacle
Impossible de nier la réussite scénique du spectacle. Les changements de décors, d’une fluidité spectaculaire, créent un univers en perpétuel mouvement : fêtes étincelantes, bureaux, modestes intérieurs new-yorkais ou manoir immense de Gatsby… Le Broadway Theatre devient un véritable film en trois dimensions.
Les costumes, justement récompensés, jouent un rôle décisif. Ils revitalisent le glamour des années 1920 sans tomber dans le cliché : broderies, coupes fluides, silhouettes scintillantes… chaque tableau est un plaisir visuel. La musique, signée Jason Howland, enveloppe l’ensemble d’une énergie romantique et élégante. On sort avec plusieurs mélodies en tête, preuve que la partition trouve un équilibre entre lyrisme narratif et efficacité dramatique.

Des performances vocales impressionnantes
Le casting demeure l’un des atouts majeurs du spectacle. Aisha Jackson, qui succède à Eva Noblezada, impressionne par une voix d’une puissance lumineuse, capable de remplir la salle avec une aisance déconcertante. Elle signe plusieurs des moments les plus marquants de la soirée. Toutefois, le personnage qu’elle incarne, conçu par Fitzgerald comme mystérieux et insaisissable, perd ici une part de son aura : sur scène, c’est une femme audacieuse et affirmée qui se déploie au Broadway Theatre.
Son partenaire principal, Ryan MacCartan, est tout aussi solide. Ensemble, ils forment un duo vocal remarquable, capable d’habiter aussi bien les scènes intimistes que les passages dramatiques les plus intenses.
Les numéros d’ensemble, impeccablement réglés, ajoutent une énergie chorale vibrante, parfois en contraste avec la tonalité plus sombre de certaines scènes, mais révélant la qualité exceptionnelle de la troupe.
Un récit affaibli
Là où la production séduit moins, c’est dans son adaptation du roman. Plusieurs coupes narratives, notamment parmi les passages les plus sombres, les ambiguïtés morales, et la critique sociale qui fait la force du texte de Fitzgerald, privent l’histoire d’une partie de sa substance.
Ces choix affaiblissent la montée dramatique : la pièce privilégie le romance au détriment de l’analyse sociale, ce qui rend certains retournements moins convaincants pour un spectateur connaissant le roman.
La deuxième partie souffre particulièrement de ces simplifications : les enjeux paraissent précipités, dilués dans une succession de tableaux magnifiques mais parfois déconnectés émotionnellement.

Une expérience enthousiasmante malgré ses limites
Pour autant, Gatsby reste un très beau moment de théâtre musical de 2 heures et 30 minutes. Le spectacle assume son identité : un divertissement luxueux, généreux, visuellement irrésistible, rythmé par une musique accessible et des voix exceptionnelles.
J’aurais aimé que l’adaptation ose davantage la noirceur et la complexité du roman, mais je ne peux nier avoir passé une soirée enthousiasmante dans l’un des plus beaux théâtres de Broadway.
Pour qui aime les grandes productions, les performances vocales impressionnantes et le faste scénique, Gatsby est un plaisir indéniable. Pour qui cherche un prolongement fidèle et profond du texte de Fitzgerald, la frustration demeure… mais elle n’efface pas la magie du spectacle.
En image de Une : Aisha Jackson and Ryan McCartan in The Great Gatsby. Credit: Evan Zimmerman for MurphyMade






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