Créé en 1936, Le Déjeuner en fourrure de Meret Oppenheim – une tasse, une soucoupe et une cuillère recouvertes de fourrure de gazelle – est devenu une icône du surréalisme. L’artiste suisse y défie les frontières entre art et usage, entre douceur et répulsion. Derrière cette œuvre culte, c’est toute une réflexion sur l’objet et la féminité qui se joue.
Une artiste libre au cœur du surréalisme
Née à Berlin en 1913 dans une famille intellectuelle suisse, Meret Oppenheim s’impose dès son arrivée à Paris en 1932 comme une figure singulière du bouillonnement artistique des années 1930. À l’Académie de la Grande Chaumière, elle découvre la liberté de création et fréquente les cafés où se croisent André Breton, Marcel Duchamp, Alberto Giacometti ou encore Dora Maar.
Acceptée très tôt dans le cercle surréaliste, Oppenheim expérimente sans relâche : poèmes, collages, croquis, sculptures et objets détournés. Elle incarne la femme artiste indépendante, refusant les classifications et explorant les liens entre rêve, désir et inconscient — autant de thèmes chers au mouvement.
Dans les décennies suivantes, elle élargit encore sa pratique : textiles, bijoux, peintures, objets surréalistes, sculptures monumentales. Dans les années 1960, elle collabore avec Daniel Spoerri sur des projets d’architecture et poursuit ses recherches sur les matériaux et la métamorphose.

Un assemblage devenu manifeste
Conçu en 1936, l’objet intitulé à l’origine Assiette, tasse et cuillère couvertes de fourrure — titre que l’artiste jugeait plus neutre — se compose d’un service à thé ordinaire recouvert de fourrure de gazelle de Chine. Cet assemblage, c’est-à-dire la réunion d’objets hétérogènes, s’inscrit dans la logique surréaliste : détourner la fonction première pour ouvrir un champ poétique et inconscient.
En recouvrant la porcelaine de matière animale, Oppenheim subvertit la norme. L’objet domestique devient sculpture ; l’utile devient absurde. Le contraste entre douceur tactile et inconfort d’usage suscite à la fois fascination et malaise. Cette tension – entre l’attirance et le dégoût – cristallise tout l’esprit du surréalisme, où le rêve et l’irrationnel supplantent le réel.

Le Déjeuner en fourrure, 1936
Tasse, soucoupe et cuillère recouvertes de fourrure de gazelle de Chine
Museum of Modern Art (MoMA), New York
Les principes du surréalisme selon André Breton
L’utilisation de la fourrure n’est pas anodine. André Breton, chef de file du mouvement, encourageait les artistes à exploiter des matériaux inattendus pour libérer la création de tout carcan. Dans son texte Crise de l’objet (1936), il décrit ces œuvres comme des “objets à fonctionnement symbolique”, capables d’éveiller des forces inconscientes.
Oppenheim y répond parfaitement : l’objet quotidien est transformé, déraciné de son contexte utilitaire. Le rêve envahit le réel. En recouvrant la tasse de fourrure, elle crée un “élément irréel rendu réel”, une vision tangible de l’absurde.
Une œuvre érotique malgré elle
Le titre Le Déjeuner en fourrure ne vient pas de l’artiste mais d’André Breton, inspiré à la fois du Déjeuner sur l’herbe de Manet et du roman La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch. Ce choix a orienté la réception de l’œuvre vers une lecture érotique, renforcée par la symbolique sensuelle de la fourrure — associée depuis longtemps à la féminité et au désir.
Meret Oppenheim s’en distanciera : “Un jeu de mots de critiques, luttes d’hommes pour le pouvoir”, confiera-t-elle plus tard. Si l’artiste revendique la liberté de création, elle refuse qu’on réduise son œuvre à une image érotique féminine imposée par le regard masculin.
1936, l’année bascule
L’année 1936 marque un tournant pour le surréalisme. À Paris, la galerie Charles Ratton organise la grande Exposition surréaliste d’objets, où Le Déjeuner en fourrure côtoie les créations de Duchamp, Dalí, Breton, Giacometti et d’autres figures majeures.
C’est lors de cette exposition que la tasse de Meret Oppenheim attire tous les regards. Le jeune directeur du Museum of Modern Art de New York, Alfred H. Barr, l’acquiert immédiatement : Le Déjeuner en fourrure devient ainsi le premier objet surréaliste de la collection du MoMA, où il est toujours exposé aujourd’hui.
Le rôle de Man Ray et la postérité de l’œuvre
La diffusion internationale de l’œuvre doit aussi beaucoup au photographe Man Ray, proche d’Oppenheim, qui immortalise la jeune artiste en 1936. Ces portraits contribuent à façonner l’image d’une figure libre, énigmatique et audacieuse.
Par la suite, Le Déjeuner en fourrure inspire de nombreuses reprises : affiches, hommages, parodies. En 1971, une version photographique de l’objet circule largement, preuve de sa force iconique. Meret Oppenheim elle-même s’en amuse : un an plus tôt, elle réalise Souvenir du “Déjeuner en fourrure”, un collage brodé conservé aujourd’hui au Los Angeles County Museum of Art.
Symbole de l’émancipation artistique féminine et de la puissance du surréalisme, Le Déjeuner en fourrure continue d’interroger notre rapport à l’objet, au corps et au désir.
En 1967, lors d’une émission télévisée, Oppenheim boit d’ailleurs dans une tasse recouverte de fourrure, bouclant ainsi la boucle entre l’œuvre et l’usage, l’art et la vie.
Son influence se prolonge jusque dans le Pop Art et les mouvements conceptuels des années 1950-1960, qui reprennent cette idée de détourner les objets du quotidien pour les recharger de sens.
BIBLIOGRAPHIE :
Guitemie Maldonado et Isabelle Ewig, Lire l’art contemporain. Dans l’intimité des œuvres , Paris, Larousse, 2005.
PASSERON R., Surréalisme, Éditions Terrail, Paris, 2005, pp. 130-132. (Contexte de création et de réception de l’oeuvre)
DEMPSEY A., Surréalisme, Paris, Flammarion, 2019. BHATTACHARYA T., Meret Oppenheim, rétrospective : [exposition itinérante, Villeneuve d’Ascq, LaM-Lille Métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, 15 février – 1er juin 2014, Vienne, Bank Austria Kunsforum, 31 mars – 14 juillet 2013], Villeneuve d’Ascq, 2013, pp. 17-19/184-185.






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