Lorsqu’on parle d’impressionnisme, les noms de Claude Monet, Auguste Renoir ou Edgar Degas s’imposent immédiatement. Pourtant, un autre peintre, mort prématurément, a contribué de manière décisive à l’émergence de ce courant : Frédéric Bazille (1841-1870). Précurseur dans sa démarche, ami intime de Monet et Renoir, il a laissé en à peine quelques années une œuvre précieuse, à la fois rare et fondatrice. Ses toiles figurent aujourd’hui dans les plus grands musées du monde, mais dans l’imaginaire collectif, Bazille demeure un grand oublié de l’histoire de l’art. Grande admiratrice de son travail, je vous le présente…

Frédéric Bazille, Autoportrait, 1865-1866, huile sur toile, 109 × 72 cm, Chicago, Institut d’art de Chicago.

Une carrière écourtée

Attardons nous sur la biographie de l’artiste, qui va vous aider à comprendre comment et pourquoi il a joué un rôle prépondérant dans le groupe des impressionnistes.

Né à Montpellier en 1841, dans une famille bourgeoise cultivée, Bazille reçoit une éducation marquée par les arts. Destiné à la médecine, il s’installe à Paris en 1862. Il laisse ensuite de côté la médecine pour suivre les cours de Charles Gleyre. C’est dans son atelier qu’il rencontre Claude Monet, Pierre-Auguste Renoir et Alfred Sisley.

Contrairement à ses compagnons souvent précaires, Bazille bénéficie d’une aisance financière qui lui permet de louer de vastes ateliers, d’acheter les toiles de ses amis en difficulté et de les héberger. Cet esprit généreux et fédérateur contribue à souder le groupe des futurs impressionnistes.

Ses œuvres se distinguent par leur atmosphère calme et lumineuse : La Réunion de famille en est l’exemple parfait. Quand Monet peint l’agitation des gares ou Renoir les bals populaires, Bazille privilégie les scènes paisibles, les intérieurs, les jardins, les portraits de proches.

Mais sa carrière est brutalement interrompue le 28 novembre 1870, lorsqu’il est tué au combat à Beaune-la-Rolande lors de la guerre franco-prussienne. À seulement 28 ans, il laisse une soixantaine de toiles, dont 52 aujourd’hui authentifiées.

Frédéric Bazille, La réunion de famille, 1867, huile sur toile, musée d’Orsay.

L’Atelier de la rue de La Condamine : un manifeste collectif

Au début de l’année 1870, quelques mois avant sa mort, Bazille peint l’une de ses œuvres majeures : L’Atelier de la rue de La Condamine, aujourd’hui conservée au musée d’Orsay. C’est à mon sens son oeuvre la plus parlante, elle illustre bien sa place centrale dans l’émergence de l’impressionnisme.

La scène, d’apparence intime, est en réalité un véritable manifeste pictural. Bazille s’y représente lui-même, palette en main, au milieu de ses amis : Monet, Renoir, Edmond Maître au piano, et même Manet – qui aurait peint la figure de Bazille dans le tableau.

Sur les murs et posées au sol, on distingue une profusion de toiles : des œuvres de Bazille mais aussi de ses compagnons, dont certaines avaient été refusées au Salon. L’artiste se met ainsi en scène au cœur d’un réseau d’amitiés et de collaborations qui allait bouleverser la peinture moderne.

Par cette composition, l’atelier devient plus qu’un lieu de travail : c’est un creuset d’idées, un espace de solidarité et d’émancipation face aux règles rigides de l’Académie. L’Atelier de Bazille se lit à la fois comme une rétrospective de sa carrière, une mémoire de ses amis et un témoignage de l’énergie créative qui animait le groupe des Batignolles.

Frédéric Bazille, l‘Atelier de la rue de la Condamine, 1870, huile sur toile, musée d’Orsay.

Bazille et le rôle fondateur des ateliers

Le choix de la représentation de son atelier est très intéressante, et s’inscrit dans un contexte bien précis. Le XIXᵉ siècle voit, en effet, naître une nouvelle conception de l’atelier : ce n’est plus seulement un lieu de travail, mais un espace de formation, de sociabilité et de débats. On y expérimente de nouvelles techniques, on y confronte des idées, et l’on y construit des amitiés artistiques décisives.

Bazille lui-même représente plusieurs de ses ateliers en peinture. Rue de Furstenberg, il immortalise l’espace qu’il partage avec Monet, situé dans l’ancien logement de Delacroix. Rue Visconti, il met en scène un atelier vide mais saturé de signes de son passage : chevalet, palette, toiles. Enfin, rue de La Condamine, il choisit de se représenter entouré de ses amis – un choix qui illustre son rôle central dans la dynamique collective.

À proximité de son atelier se trouvait le café Guerbois, où se réunissaient régulièrement Manet, Zola, Monet, Fantin-Latour, Bazille et bien d’autres. Ce lieu et ces ateliers ont façonné une véritable nouvelle bohème artistique, qui allait donner naissance à l’impressionnisme.


Henri Fantin-Latour, Un atelier aux Batignolles.

Henri Fantin-Latour, Un atelier aux Batignolles, huile sur toile, 1870, 204 × 273,5 cm, musée d’Orsay.

Des expositions majeures, une reconnaissance institutionnelle

Bien que son nom reste discret dans la mémoire populaire, Bazille a bénéficié de plusieurs grandes expositions qui ont remis en valeur son rôle de pionnier :

  • Frédéric Bazille et ses amis impressionnistes (1992, musée Fabre de Montpellier, puis Brooklyn Museum, New York).
  • Rencontre en 15 tableaux (2001, musée Fabre), présentant une sélection d’œuvres prêtées par le musée d’Orsay.
  • La rétrospective internationale « Frédéric Bazille, la jeunesse de l’impressionnisme » (2016-2017), organisée par le musée Fabre, le musée d’Orsay et la National Gallery of Art de Washington.

Ces événements ont replacé Bazille dans le cercle des fondateurs de l’impressionnisme, aux côtés de ses amis Monet, Renoir et Sisley.

Un héritage inachevé mais essentiel

Frédéric Bazille incarne le paradoxe d’un artiste institutionnellement reconnu mais collectivement oublié. Présent dans les musées d’Orsay, de Montpellier, de Washington ou de New York, objet de rétrospectives d’envergure, il n’a pourtant pas la notoriété de ses amis impressionnistes auprès du grand public.

Son Atelier de la rue de La Condamine reste cependant l’un des plus précieux témoignages de l’émergence de l’impressionnisme. En réunissant dans une même toile les acteurs d’une révolution picturale, Bazille s’est inscrit dans la tradition des représentations d’ateliers tout en donnant une image vivante de l’avant-garde parisienne.

Sa mort prématurée a figé son œuvre dans une promesse interrompue. Mais redécouvrir Bazille, c’est comprendre que sans lui, l’histoire de l’impressionnisme serait incomplète.


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