C’est une résurgence exceptionnelle, comme le monde de l’art en connaît assez peu. Un tableau de Guido Reni, représentant David contemplant la tête de Goliath, a été récemment identifié dans une collection privée française. L’œuvre, conservée dans la même famille depuis le XIXe siècle, était jusqu’alors considérée comme une simple copie ancienne. Elle s’avère en réalité être l’un des prototypes autographe du maître bolonais, daté du début du XVIIe siècle (vers 1605).
Mise au jour grâce à l’intuition d’un professeur d’université et à l’expertise d’Éric Turquin, cette toile rejoint désormais le petit cercle des redécouvertes majeures de l’art baroque italien. Elle sera présentée aux enchères à l’automne 2025 par les maisons Artcurial et Millon, avec une estimation comprise entre 2 et 4 millions d’euros.

Un sujet absolument iconique dans sa version la plus aboutie
La scène est d’un raffinement saisissant, représentant un David jeune et élégant, ayant les yeux posés sur la tête décapitée de Goliath. Le traitement est d’une finesse remarquable : on observe un modelé délicat du visage, l’éclat particulier du bleu des draperies et la subtilité des lumières rasantes. La composition combine à la fois gravité introspective et esthétique idéaliste, caractéristiques de la maturité de Guido Reni. Il s’agirait selon le cabinet Turquin de l’une des dernières versions de cette composition largement reproduite, l’un des exemplaires les plus aboutis.
Si plusieurs versions de ce sujet sont conservées dans des musées européens et français – notamment au Louvre – cette composition présente des éléments distinctifs qui permettent de l’identifier comme l’un des premiers exemplaires, probablement celui commandé par le duc Francesco Ier d’Este, avant d’intégrer les collections de l’archiduc Eugène de Savoie. Restée hors du circuit muséal pendant plus de deux siècles, l’œuvre réapparaît aujourd’hui. Ce qui fait assurément grand bruit !



Guido Reni, le divin peintre bolonais
Revenons quelques instants sur l’histoire du peintre. Né à Bologne en 1575, Guido Reni a été l’un des peintres les plus célèbres et les plus demandés de son temps. Élève de Denis Calvaert, puis formé auprès des Carrache, il synthétise les influences du maniérisme tardif, du classicisme romain et du naturalisme caravagesque pour créer un style d’une élégance fluide.
Dès les années 1610, Reni devient le peintre favori des cours européennes : les papes, les princes italiens, les Habsbourg ou encore la royauté française se disputent ses toiles. Il exécute de grandes commandes publiques (les fresques du Palazzo del Quirinale, celles du San Domenico à Bologne) tout en développant une production privée florissante, souvent centrée sur des sujets religieux, mythologiques ou héroïques.
Mais derrière cette réussite se cache une figure tourmentée : joueur compulsif, perpétuellement endetté, Reni doit sans cesse renflouer ses finances, ce qui influence directement le fonctionnement de son atelier et son rythme de production.
Un atelier pensé comme une entreprise
Guido Reni dirigait à Bologne un atelier de grande ampleur et structuré avec une efficacité quasi industrielle. À la manière d’un entrepreneur moderne, il organisait sa production en trois catégories bien distinctes :
● Les œuvres autographes, entièrement peintes par lui, destinées à l’élite et vendues au prix fort ;
● Les œuvres d’atelier, réalisées sous sa supervision, où il intervenait parfois sur les visages ou les mains pour rehausser la qualité ;
● Les répliques ou variantes multiples, produites à la chaîne par ses assistants à partir de cartons conservés en atelier, pour répondre à une forte demande de collectionneurs européens.

Cette organisation lui permettait de répondre rapidement aux commandes, tout en maintenant un haut niveau de contrôle esthétique. La distinction entre ces types de production est aujourd’hui cruciale pour les experts et les maisons de vente : la valeur d’un Reni autographe peut être dix fois supérieure à celle d’une œuvre d’atelier.
Une cote en hausse sur le marché de l’art
La redécouverte de ce tableau intervient dans un contexte favorable au marché de l’art ancien, et en particulier aux maîtres italiens. Guido Reni, dont la cote a longtemps été moins médiatisée que celle du Caravage ou du Titien, bénéficie aujourd’hui d’un net regain d’intérêt, porté par des acquisitions muséales et des redécouvertes retentissantes.
En 2022, son tableau Le Massacre des Innocents a été exposé au Prado, déclenchant un vaste engouement critique. Plusieurs ventes récentes ont dépassé le million d’euros, notamment des toiles passées chez Sotheby’s et Christie’s. Les œuvres authentifiées comme autographes, surtout lorsqu’elles représentent des sujets bibliques ou mythologiques majeurs, atteignent aujourd’hui des prix à la hauteur de leur prestige.
Une vente très attendue
Prévue à l’automne 2025 (le 25 novembre), la mise en vente de ce David chez Artcurial et Millon devrait faire date. Outre la rareté de l’œuvre, c’est aussi sa qualité d’exécution, son historique prestigieux et son importance dans la carrière du peintre qui suscitent l’attente des collectionneurs et des institutions. Alors que l’œuvre rejoindra peut-être un grand musée international ou une collection privée prestigieuse, sa redécouverte rappelle que le patrimoine artistique européen n’a pas encore livré tous ses secrets — et que certaines toiles majeures dorment encore, anonymes, dans les salons de familles ignorantes de ce qu’elles possèdent…
L’œuvre sera exposée à l’Hôtel Drouot du 16 au 20 septembre à Paris.
https://www.turquin.fr/fr/oeuvre/guido-reni-bologne-1575-1642-david-et-goliath Photo du cabinet Turquin en crédits






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