Une ville née d’un carrefour stratégique

Aujourd’hui modeste commune ligérienne, Feurs cache un passé antique insoupçonné. À l’époque romaine, elle s’appelait Forum Segusiavorum. Cette ville a vu le jour sur un ancien site occupé dès le IIe siècle avant J.-C. par les Ségusiaves, un peuple gaulois installé sur la rive droite de la Loire.

Grâce à sa position géographique au croisement de routes terrestres et fluviales, elle devient très tôt un carrefour commercial. Cette importance est renforcée à l’époque romaine par la construction de la voie d’Agrippa, une grande route reliant Lyon à Saintes. Sous l’empereur Auguste, Forum Segusiavorum obtient un statut juridique privilégié et devient capitale de cité. C’est dans ce contexte que la ville se dote d’un grand forum, emblème de sa romanisation.

Un forum construit pour affirmer la romanité

Comme dans toutes les villes romaines, le forum de Feurs concentre les fonctions clés de la vie publique : justice, politique, commerce et religion. Sa construction remonte aux premières décennies du Ier siècle ap. J.-C., entre 10 et 30, sous le règne de l’empereur Tibère. Rien ne laisse penser qu’il ait été modifié par la suite : le monument a gardé sa forme d’origine.

Le forum occupait un grand rectangle de 173 mètres sur 76. Il suivait un plan typique des villes romaines : une place centrale, une basilique (sorte de palais de justice), et un temple. La grande place, de 64 mètres par 32, était bordée de portiques abritant sans doute des boutiques et des statues d’empereurs ou de notables.

À l’est, la basilique mesurait 69 mètres de long. Elle était divisée en trois espaces grâce à deux rangées de colonnes. On y circulait dans un déambulatoire, et un étage supérieur entourait la nef centrale. Deux escaliers donnaient accès à cette mezzanine, tandis qu’un troisième, plus large, menait directement à une grande salle — probablement une curie, où se réunissait le conseil municipal (environ 100 membres).

À l’ouest, se trouvait un temple dédié au culte impérial. Il reposait sur un podium, dans une cour carrée de 46 mètres entourée d’un portique en forme de U. L’accès au sanctuaire était réservé aux prêtres. Les cérémonies avaient lieu à l’extérieur, devant un autel placé en bas de l’escalier du temple. Des traces de peintures retrouvées sur les murs du portique montrent que les passants pouvaient y circuler pendant les rituels.

Le forum, symbole de la romanisation

Le forum de Feurs appartient à une catégorie bien connue d’urbanisme romain : les fora tripartites à ordonnance axiale. Cela signifie que la basilique et le temple sont situés aux deux extrémités de la place, dans un axe est-ouest. Ce modèle se retrouve dans d’autres villes de Gaule comme Saint-Bertrand-de-Comminges (Lugdunum Convenarum) ou Alésia.

Ces forums ne sont pas que des lieux publics : ils sont aussi des outils politiques. En Gaule, après la conquête par Jules César au Ier siècle av. J.-C., Rome cherche à unifier les peuples. Elle impose un modèle urbain commun, avec des lieux de pouvoir, de culte et de décision clairement identifiés. Le forum devient ainsi un symbole de l’ordre romain : un espace pour rendre la justice, pratiquer le culte impérial et gérer les affaires de la cité.

Le forum de Feurs est d’autant plus précieux qu’il fait partie des rares forums gallo-romains dont la datation est aussi bien établie.

Une redécouverte lente, mais précieuse

Aujourd’hui, le forum de Feurs a presque entièrement disparu. Pendant des siècles, on en perd toute trace. Il faut attendre les années 1840 pour qu’un premier chercheur local, l’abbé Roux, s’y intéresse. Il publie une courte étude dans laquelle il identifie des galeries enterrées sous la ville. Malheureusement, ses travaux tombent dans l’oubli.

Ce n’est qu’un siècle plus tard, dans les années 1950, que des vestiges refont surface lors de travaux sur la place de la Boaterie. À l’époque, personne ne fait le lien avec les recherches de l’abbé Roux. Ce lien ne sera rétabli qu’à partir de 1970, lorsque des fouilles plus approfondies permettent de reconstituer le plan complet du forum.

Le forum dans le nom de Feurs

Si le monument a disparu, son souvenir est pourtant resté… dans le nom même de la ville. À l’époque antique, elle s’appelait Forum Segusiavorum : le forum des Ségusiaves. Ce type de nom, combinant « forum » et le nom d’un peuple local, est exceptionnel en Gaule : ailleurs, cette pratique ne devient courante qu’à partir du IIIe siècle.

Au fil du temps, ce nom a évolué : Forum vers 950, Fuer en 1227, puis Feurs. C’est donc bien le forum, et non le village gaulois d’origine, qui a donné son nom à la ville moderne. Une trace toponymique unique, mémoire durable d’un monument disparu.

Une histoire continue, du forum au château

Au Moyen Âge, le forum devient le socle d’un petit château construit sur ses ruines. Les pierres antiques sont réemployées pour bâtir les nouvelles structures. Cette récupération permet à la ville de se reconstruire après une période de déclin démographique entamée au Ve siècle.

Feurs se distingue par une occupation humaine ininterrompue depuis la préhistoire. Des traces de présence ont été retrouvées dès le Néolithique, puis à l’âge du bronze. Un village gaulois s’y développe au IIIe siècle av. J.-C., avant l’arrivée des Ségusiaves, puis des Romains. Des fouilles ont mis au jour des mosaïques, des aqueducs, des égouts, mais aussi des sculptures comme le « Mercure assis », copie romaine d’un original grec du IVe siècle av. J.-C.

Une mémoire enfouie à redécouvrir

Aujourd’hui, le forum de Feurs est peu connu, y compris dans le domaine de l’histoire de l’urbanisme romain. Et pourtant, il a tout d’un modèle : plan clair, datation précise, fonction complète, et un rôle majeur dans l’histoire d’une cité provinciale.

Dans l’ombre des grands sites archéologiques de Nîmes ou Autun, Feurs mérite une attention nouvelle. Son forum disparu continue de façonner le nom de la ville et révèle combien les villes de Gaule ont été transformées par l’Empire romain. Derrière les pierres effacées, c’est toute une politique de civilisation qu’il raconte.

En Une : L’ancien forum de Feurs. Photo Progrès/Jean-Louis DUBOIS


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