« Rares, chères et mémorielles, les portes métalliques apparaissent comme le signe d’une puissance politique, d’un pouvoir sacré de gouvernement. »

Isabelle Marchesin, L’arbre et la colonne.

Fondue en 1015 à Hildesheim, La Porte de Bernward est l’une des réalisations majeures de la Renaissance ottonienne, ce renouveau artistique et intellectuel qui marque le Saint-Empire au tournant de l’an mil. Monumentale et historiée, elle incarne l’ambition spirituelle et temporelle de son commanditaire, l’évêque Bernward, figure stratégique de l’empire ottonien.

Une porte en bronze « historiée ».

En art, le terme « historié » qualifie un élément ornemental (chapiteau, colonne, frise, porte, vitrail, manuscrit…) orné de scènes figuratives racontant une histoire, souvent religieuse ou mythologique.

Aristocrate saxon, familier de la cour ottonienne et précepteur de l’empereur Otton III, Bernward n’est pas un simple évêque bâtisseur. En 993, l’évêché de Hildesheim lui est confié, une ville modeste mais idéalement située au carrefour de routes commerciales. Il y lance un vaste chantier architectural, dont la Porte en bronze est l’un des sommets. Elle n’est pas seulement une commande religieuse, mais un geste d’affirmation politique.

Composée de deux vantaux monumentaux de plus de 4,70 mètres de haut, la porte met en regard huit scènes de la Genèse et huit scènes de la Passion du Christ. Ces épisodes dialoguent en miroir, selon une lecture typologique. L’iconographie, riche et dense, se veut explicite pour tous : le bronze devient ici un vecteur de catéchèse. Accessible visuellement aux fidèles, y compris analphabètes, la porte fonctionne comme une « Bible des pauvres ».

Les riches scènes en relief de la Genèse et de la Passion qui se font face sur cette porte sont considérées comme l’une des plus anciennes séries d’images de l’art allemand et un chef-d’œuvre de l’art ottonien, faisant le lien entre art carolingien et art roman du XI ème siècle.

Un chef-d’œuvre forgé dans la rivalité

Le contexte politique renforce la portée de l’œuvre. En 1009, Willigis, archevêque de Mayence et rival direct de Bernward, commande lui aussi une porte en bronze pour sa cathédrale. Mais cette dernière, bien que monumentale, ne comporte aucun décor sculpté. La réponse de Bernward, six ans plus tard, est cinglante : une porte historiée, spectaculaire, savante. Un défi lancé en bronze. Cette rivalité prend un tour plus personnel encore : les deux prélats se disputent l’influence impériale, jusqu’à Rome où Bernward doit plaider sa cause devant le pape.

À l’image de Charlemagne, les Ottoniens utilisent l’art comme instrument de pouvoir. La commande de Bernward s’inscrit pleinement dans cette ambition. Elle mobilise l’une des techniques les plus complexes de l’époque, celle de la cire perdue, et mobilise l’un des rares ateliers bronziers capables de couler d’un seul jet un vantail de plusieurs tonnes.

Par sa monumentalité, son iconographie savante et sa portée publique, cette porte transforme l’espace liturgique. Elle ne ferme pas simplement une église : elle ouvre un récit. Elle instruit, impressionne et gouverne. Le fidèle qui la franchit pénètre autant dans un édifice sacré que dans une vision du monde.

En confrontant la Genèse à la Passion, la Chute à la Rédemption, Bernward compose une théologie en images, mais aussi un récit politique. Car cette porte, par son ambition, son style et sa portée, dépasse le simple objet liturgique. Elle est un manifeste, une stratégie visuelle, une œuvre à la croisée de l’art, de la foi et du pouvoir.

La Porte de Bernward résiste au temps comme aux interprétations superficielles. Rares, chères et mémorielles, les portes métalliques apparaissent comme le signe d’une puissance politique, d’un pouvoir sacré de gouvernement. Celle de Hildesheim condense en seize scènes l’essence d’un siècle, et scelle dans le bronze la vision d’un homme qui voulait que son nom dure autant que l’église qu’il bâtissait.


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